Dimanche 17 novembre 2019

Mode

Les dessous des dessous

Par Bérénice Geoffroy-Schneiter · Le Journal des Arts

Le 3 septembre 2013 - 747 mots

Le Musée des arts décoratifs dévoile les artifices qui ont sculpté la silhouette entre tortures et délices.

PARIS - Rien de moins naturel que le corps, vous diront les ethnologues. Projection mentale d’une société et de ses fantasmes, c’est un matériau extraordinaire que l’on modèle, étire, compresse, dilate depuis la nuit des temps. Des pieds bandés des petites Chinoises aux crânes allongés des épouses Mangbetu de l’ancien Zaïre, le génie humain n’a guère connu de limites pour repousser toujours plus loin les contours des apparences. Mais si ces pratiques des antipodes ont fait l’objet de nombreuses études scientifiques, force est de constater que l’histoire de la mode occidentale a longtemps ignoré voire boudé l’analyse de ces « métamorphoses » en tout genre… C’est dire si l’exposition du Musée des arts décoratifs consacrée à la « mécanique des dessous » fera date. Conçue par Denis Bruna, un jeune historien du costume en charge des collections Mode et Textile antérieures au XIXe siècle, cette dernière démontre avec brio combien le vêtement est « un faiseur de corps » qui travestit, contraint ou érotise selon les caprices des modes et les impératifs moraux. Loin de brosser une simple histoire des dessous et autres pièces de lingerie froufroutantes, l’exposition revisite ainsi l’histoire de la mode en en dévoilant les coulisses et les artifices. Car sous les robes vaporeuses ou les redingotes sévères, combien d’instruments de torture pétrissant les chairs, bombant les torses, aplatissant les ventres et les seins, dilatant artificiellement les mollets, les fesses et même les sexes !

Dès le XIVe siècle, ces instruments « mécaniques » (du latin mechanica qui signifie « science des mouvements ») se glissent clandestinement sous le vêtement pour dessiner la silhouette idéale. « Il faut souffrir pour être belle », dit le vieil adage populaire. À contempler le terrifiant arsenal de corsets, paniers, crinolines, cerceaux, laçages, charnières, ressorts, gaines et autres soutiens-gorge, on voudrait bien le croire ! Car la silhouette de la femme est le baromètre des pulsions érotiques dictées par une société masculine tout aussi corsetée. Taille resserrée jusqu’à l’évanouissement, gorge pigeonnante et surélevée à l’extrême, hanches arrondies et ventre plat, fessier tantôt rehaussé, tantôt comprimé…, l’anatomie féminine est bel et bien une construction mentale qui se plie avec docilité aux diktats des modes et des usages.

Miroir de la société
Mais l’homme n’est pas en reste dans cette tyrannie des apparences. Il suffit, pour s’en convaincre, d’énumérer les amplificateurs en tout genre censés suggérer puissance, autorité et virilité. Issus de collections publiques et privés, les accessoires rivalisent ainsi d’ingéniosité pour rembourrer les pourpoints et les braguettes, matelasser les vestes, arquer les torses et comprimer les estomacs ! Au petit peuple industrieux sont réservés les vêtements souples et larges n’entravant pas les mouvements. Aux aristocrates sont dévolues les tenues raides et empesées qui confèrent dignité et maintien. Mais la mode est un formidable miroir des révolutions sociologiques et politiques. Ainsi, le XVIIIe siècle est aussi celui des rébellions vestimentaires qui décident de jeter aux orties certaines pièces de l’Ancien Régime. « Nos habits sont de fer, ils sont l’invention de siècles barbares et gothiques. Il faut que vous brisiez aussi ces fers, si vous voulez devenir libres et heureux », lit-on ainsi sous la plume d’un certain B. C. Faust en 1792 (in Sur le vêtement libre, unique et national à l’usage des enfants). Bien avant 1968, le vêtement est ici synonyme d’entrave et d’aliénation…

On aurait tort, cependant, de croire que cette exposition est réservée aux seuls amoureux de l’histoire du costume. Admirablement mis en scène par la jeune designer Constance Guisset, le parcours est un véritable enchantement visuel : l’on y traverse les époques et les usages à travers quelque deux cents silhouettes qui offrent autant de moments de grâce et de réflexion. Quelques extraits de films raviront de plus le cinéphile : le commissaire avoue que c’est en voyant Ivanhoé ou Barry Lindon qu’est née sa passion du costume ! Enfin, l’exposition s’achève par les créations futuristes et extravagantes d’une Vivienne Westwood ou d’un Jean Paul Gaultier. De somptueuses et iconoclastes « machines à remonter le temps ».

La mécanique des dessous. Une histoire indiscrète de la silhouette

Jusqu’au 24 novembre, Musée des arts décoratifs, 107 rue de Rivoli, 75001 Paris, Tel 01 44 55 57 50, mardi-dimanche 11h-18h, nocturne le jeudi jusqu’à 21h.

Catalogue sous la direction de Denis Bruna, Édition Les Arts Décoratifs, 256 pages, 200 illustrations, relié, 55 €.

Commissaire d’exposition : Denis Bruna

Scénographie : Constance Guisset

Légende photo

Panier à coudes articulé, vers 1770, et corps à baleines, vers 1740-1760, Les Arts Décoratifs, collection Mode et Textile et dépôt du musée de Cluny, Paris. © Photo : Patricia Canino.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°396 du 6 septembre 2013, avec le titre suivant : Les dessous des dessous

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