Mercredi 24 octobre 2018

Les artistes contemporains et l’univers du luxe

L’art ne s’arrête pas à la cimaise de la toile

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 2 mai 1997 - 1900 mots

L’intervention des artistes dans le domaine des produits de luxe, et notamment celui des arts décoratifs, est riche d’une longue tradition. Orfèvrerie et arts de la table, en particulier, ont inspiré depuis des siècles de nombreux peintres et sculpteurs. Cette attitude rejoint la pensée de l’artiste contemporain Gottfried Honneger. Selon lui, \"l’art ne s’arrête pas à la cimaise de la toile. Il doit impérativement pénétrer et occuper les lieux de la vie de tous les jours.\"

L’intervention des artistes contemporains dans l’univers du luxe se heurte à un paradoxe : aujourd’hui, un grand nombre de créateurs ne privilégient plus forcément l’aspect esthétique dans leur travail. La plupart d’entre eux se situent en effet loin de la "décoration" ou, à l’exemple de la vidéo ou des installations, leurs créations ne se prêtent guère à une transposition dans le monde des objets domestiques. Aussi, pour eux, élaborer un projet pour l’univers du luxe, où prévalent esthétisme et bon goût – en un mot, le "beau" –, n’est parfois pas chose aisée. Des points de rencontre existent néanmoins, dépendant intrinsèquement du langage propre du créateur, de son corpus de signes, ou subordonné à des projets spécifiques, comme les "cartes blanches". Les artistes sont pourtant ouverts à ces expériences inédites qui les poussent dans un monde qui leur est étranger, qui les confrontent à des contraintes dont ils n’avaient pas idée. Antoinette Ohanessian, âgée de 37 ans, a ainsi réalisé un service de vaisselle fabriqué par les faïenceries de Gien. Pour elle, en effet, "l’objet a une fonction qui lui est propre. À cette fonction, j’ai ajouté la parole quotidienne, pour que la parole soit au centre de la table et nous autour". Dans ses coupes trévise (760 F), plats à tarte (310 F) et vide-poches (220 F), qui sont chaque fois des pièces originales peintes à la main et signées par l’artiste, elle inscrit dans la céramique quelques phrases de la vie de tous les jours, volontairement décalées – par exemple, "On a du mal à le faire manger" ou "Le soir Georges il vient et on est deux dans la salle à manger" –, qui remplacent ironiquement le dialogue du repas pour ceux qui mangent littéralement "le nez dans leur assiette". Cette création originale fait partie de la collection "Musées et création", dont la Réunion des musées nationaux a eu l’initiative et qui a été développée avec le concours de la Délégation aux arts plastiques du ministère de la Culture. La collection réunit d’autres interventions dans ce même domaine des arts de la table. Valérie Favre a créé plat à tarte (390 F), coupe trévise (980 F), vide-poche (290 F) et vase (1 200 F), également en faïence de Gien, sur lesquels court un bestiaire, pas forcément très appétissant d’ailleurs, mais qui réunit un ensemble d’insectes parmi lesquels on reconnaît sans peine coccinelle, abeille, libellule ou araignée. Des chiens illustrent les assiettes conçues par le peintre Henri Cueco et fabriquées par la manufacture de porcelaine Robert Haviland & C. Parlon. Les prix des plats s’échelonnent de 820 à 1 200 F. "Avec les artistes contemporains, la porcelaine devrait faire apparaître aux convives le savoir-vivre, la culture, l’audace, l’humour de leurs hôtes", souligne Henri Cueco. "Il va sans dire que je ne prétends pas, à moi seul, remplir ce contrat". Toujours dans la même collection, qui comporte également un service en porcelaine signé Jean-Michel Albérola (assiette, 590 F), Michaële-Andrea Schatt a créé, à côté d’assiettes et de tasses (450 F), une série de verres en cristal réalisés par les Cristalleries royales de Champagne.

Né voici plus de quinze ans, le projet de François Morellet pour un service de table vient tout juste de se concrétiser avec la complicité des Éditions GDL. Cet ensemble en porcelaine blanche comporte un décor gris anthracite qui reproduit la trame des parallèles : 0°, 55°, 90°, 145°. Les assiettes plates (3 500 F), à dessert (2 800 F) et plats de service (950 F) sont tous différents et signés par l’artiste. Celui-ci a abordé la réalisation de ce service dans le même esprit que ses autres projets, même s’il n’envisage pas pour l’instant de réitérer ce type d’expérience. Morellet, qui s’estime "peintre sans message, sans transcendance", déclare non sans une certaine ironie qu’il n’a "pas eu peur de salir son génie dans une assiette". Il n’en est pas à son coup d’essai en la matière puisqu’il avait déjà réalisé deux objets relevant de la même démarche : en 1978, un collier composé de dix barres d’acier inox contenant des incisions brillantes d’un millimètre de large (12 500 F, à la galerie Martine et Thibault de la Châtre), puis en 1988, un vase-sculpture en cristal pressé, avec un deuxième vase inclus dans le premier. Cette pièce très pure, de près de vingt et un kilos, a été réalisée par Daum (25 000 F, disponible dans la même galerie). Dans le secteur fécond des arts de la table, deux Américains proposent quelques-unes de leurs créations originales. Conceptuel de la première heure, Robert Barry, dont les œuvres s’articulent autour d’ensembles de mots inscrits sur les murs afin de mieux divulguer leur sens dans l’espace, a reproduit en bleu pâle sur chacune des assiettes de son service en porcelaine des termes tels que Doubt, Desire ou Anything (à partir de 2 500 F, le set de huit assiettes ; 650 F, le plat rond). L’artiste minimal Sol Lewitt a créé pour sa part, en 1984, un service en majolique peint à la main, réalisé en Italie. Il reprend le thème de l’étoile, déclinée de trois à dix branches et disponible en quatre couleurs : bleu, jaune, noir et gris (assiettes creuses, 2 800 F, le set de huit ; saladier de 30 cm, 750 F ; disponibles à la galerie Martine et Thibault de la Châtre).

César a déjà abondamment diffusé le motif de son pouce dans ses créations plastiques : "Mon but n’est pas le pouce, le Pouce fait partie du but que je me suis assigné. Je veux faire mon portrait avec des fragments de mon portrait... En développant mon empreinte à cette échelle, je la fais devenir sculpture". Tout naturellement, puisqu’elle se prête particulièrement bien à l’"objectivisation", cette iconographie a été transposée dans le monde du luxe. César a ainsi marqué de son empreinte (digitale) une assiette et un plat. Pour ce faire, les artisans de chez Bernardaud ont mis au point une nouvelle technique inspirée de la lithographie, qui permet d’inscrire dans la porcelaine les sillons et les reliefs dermiques de l’artiste. Les assiettes (294 F) et les plats (845 F) sont disponibles en blanc émaillé ou en bleu de four. Le pouce de l’artiste, l’une de ses œuvres majeures réalisée en 1967, a également été transposé en montre pour Art Watch Design Group Ltd. : un cadran de montre suisse à aiguilles a ainsi été incrusté dans ce doigt en or massif 18 carats, d’environ 55 grammes, en lieu et place de son ongle. Les trois cents exemplaires de cette montre sont signés par César, qui a participé activement à sa réalisation (42 000 F, disponible chez l’horloger Antoine de Macedo). La Société des Amis du Musée national d’art moderne est, depuis 1988, à l’origine d’une belle collection d’objets d’art conçus par des artistes. Édités en nombre limité et réalisés sur un mode artisanal, ils s’intègrent avec bonheur dans de nombreux domaines de la vie quotidienne relevant des arts de la table ou plus largement de l’aménagement de l’espace habitable, et s’aventurent jusqu’aux horloges et aux bijoux. Niki de Saint-Phalle a ainsi réalisé Tête de femme, un clip-pendentif en or vert 750 millièmes, repoussé et émaillé de plusieurs couleurs (75 000 F). Pour la 8e collection, en 1995-1996, l’artiste allemand Jörg Immendorff a conçu un bracelet en or 18 carats, édité à huit exemplaires signés et numérotés (59 000 F). Dans un autre style, Bernar Venet a signé de Très grands bougeoirs en 1993. Hauts de 40 cm et réalisés en acier oxycoupé, ils sont le parfait reflet des ses recherches plastiques (40 000 F. la paire).Tous les objets de cette collection ne sont produits qu’en un très petit nombre d’exemplaires, souvent huit, ce qui les rend d’autant plus précieux.

À côté des artistes plasticiens, des designers et des créateurs de mode conçoivent également des projets liées au luxe, dans une logique qui se situe plus naturellement en adéquation avec leur démarche habituelle. L’Ancienne manufacture royale de Limoges commercialise un service de table dessiné par André Putman : Tressage. La superposition de quatre mailles plus ou moins larges crée un trompe-l’œil donnant par exemple l’illusion que la tasse elle-même est enserrée dans un porte-tasse métallique (assiette avec décor plein or, 1 048 F). La même maison a fait appel à Jean-Charles de Castelbajac : il a conçu un service pour bébés vivement coloré et malicieusement baptisé Miam-Miam. Sur chacune des pièces, la tasse (320 F), l’assiette (150 F) et le coquetier (280 F), se dresse un drôle de "nounours" qui rejoint le monde imaginaire des enfants. Cet ensemble est disponible en bleu, vert, rouge et jaune. Chez Nina Ricci, l’intervention artistique se situe essentiellement au niveau de l’emballage des produits commercialisés. Élisabeth Garouste et Mattia Bonetti ont ainsi habillé la ligne de beauté "Le teint Ricci", créé le flacon du parfum "Deci Delà" et celui de la toute nouvelle eau de toilette "Les Belles de Ricci". La maison a également sollicité des artistes plasticiens : Sol Lewitt a dessiné l’étui de "Ricci-Club" ; Jean Le Gac a imaginé des illustrations pour "Philéas" ; César a compressé "L’Air du Temps". À côté de ces interventions plus directement liées au catalogue de la maison, Nina Ricci fait appel à des artistes pour les vitrines de sa boutique sise à l’angle de l’avenue Montaigne et de la rue François 1er, dans le 8e arrondissement de Paris.

Commissaire d’exposition indépendant qui privilégie "les interventions d’artistes dans le contexte réel", Jérôme Sans coordonne ce programme. Selon lui, "l’artiste dispose ici d’une liberté totale". Il réalise dans les vitrines de Nina Ricci un vrai projet in situ, même s’il prend nécessairement en compte les tendances de la collection du couturier. En juin 1995, Patrick Corillon a conçu Essai sur les périples européens de la pianiste Catherine de Selys. "J’ai abordé puis élaboré ce projet dans l’esprit qui est le mien quand j’expose en centre d’art", insiste-t-il. Actuellement et jusqu’au 15 juin, le Français Philippe Parreno présente la 11e vitrine d’artiste, Nina Ricci, Printemps 1997. Le concept de l’intervention se base sur le principe "d’une projection dans le futur, en apportant l’hiver au printemps", le bord des vitrines étant recouvert de givre. La maison de luxe s’éloigne ainsi volontairement de l’intervention artistique sur un produit destiné à la commercialisation et se rapproche d’une logique de mécénat d’exposition.

Quelques adresses :
- Galerie Martine et Thibault de la Châtre, Éditions GDL, 36 rue de Varennes, 75007 Paris, tél. 01 45 48 82 99 - Antoine de Macedo Horloger, 46 rue Madame, 75006 Paris, tél. 01 45 49 14 91 - Société des Amis du Musée national d’art moderne, Centre Georges Pompidou, 75191 Paris Cedex 04, tél. 01 44 78 12 76 - Boutique Musées et création, Carroussel du Louvre, 99 rue de Rivoli, 75001 Paris, tél. 01 40 20 59 27 - Ancienne manufacture Royale, Bernardaud, 11 rue Royale, 75008 Paris, tél. 01 47 42 61 51 - Nina Ricci, 39 avenue Montaigne, 75008 Paris

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°37 du 2 mai 1997, avec le titre suivant : Les artistes contemporains et l’univers du luxe

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