Vendredi 23 février 2018

Luxe et savoir-faire des temps passés

La frontière imperceptible entre artistes et artisans d’exception

Le Journal des Arts

Le 12 octobre 2009

Édition d’étoffes et de tissus, orfèvrerie, cristallerie, joaillerie sont autant de domaines où le luxe et la tradition participent à de véritables créations artistiques. À l’origine, il y a les profondes racines historiques de ces maisons souvent familiales, au service des princes et des rois, qui se transmettent un savoir-faire et un style de génération en génération. Le raffinement de ces métiers est poussé à l’extrême, et la frontière souvent imperceptible entre l’artisan d’exception et l’artiste.

Damas, lampas, brocart, faille, velours ciselé, les tissus des "soyeux" lyonnais portent dans leur nom l’ancienneté de leur histoire. Fondée en 1680, la maison Tassinari & Chatel perpétue le métier des tisseurs d’or et d’argent, comme la maison Prelle, sa sœur et rivale fondée un peu plus tard, en 1752, et restée depuis l’origine dans les mains de la même famille. Fournisseurs des rois et des reines, mais aussi par la suite de Napoléon et de son nouvel Empire, ces maisons utilisent encore à l’heure actuelle les métiers à bras qui ont servi à tisser les plus anciennes références de leurs tissus. Peu à peu remplacés par des procédés mécaniques, les métiers à bras sont restés indispensables pour la fabrication des étoffes les plus précieuses : velours ciselé, broché de soie, brocart... Après la Seconde Guerre mondiale, il ne subsistait que quelques dizaines de ces "tisseurs à bras" – ou canuts – qui savent encore jongler avec  les innombrables navettes de fils multicolores. Aujourd’hui, il n’en reste plus que onze dans toute la France, dont cinq chez Tassinari & Chatel, et trois chez Prelle. Grâce au savoir-faire de ces ouvriers, il est possible de tisser à l’identique les étoffes dessinées par Dugourc, Revel ou Philippe de Lasalle, qui ont fait la splendeur de l’Ancien Régime ou de l’Empire. "Il n’y a pas eu de rupture du savoir-faire", souligne Stéphane Degraeuwe, chez Tassinari & Chatel, qui déplore la raréfaction actuelle des commandes publiques de restauration. Les années soixante-dix ont connu les campagnes de restauration des châteaux de Fontainebleau et de Versailles. Désormais quelques grandes fortunes privées, surtout étrangères, maintiennent leurs achats d’étoffes "haut de gamme" auprès des maisons lyonnaises. Leur fonds d’archives est exceptionnel et répertorie des milliers de références susceptibles d’être un jour rééditées pour leur beauté, ou dans le cadre d’une commande spéciale. Créé en 1811, le brocart de soie et d’or du Cabinet de l’empereur Napoléon Ier au Grand Trianon a ainsi été retissé à l’identique chez Prelle, en 1965. La matière de ces étoffes est luxueuse, et leur élaboration particulièrement longue. Un lampas broché de 121 coloris sur un dessin de Philippe de Lasalle, Perdrix, Ruines, Mandoline et Tambourin, a vu le jour au rythme de 5 centimètres tissés par jour, pour le château de Fontainebleau...

Indiennes du XVIIIe siècle
La maison italienne Rubelli, créée en 1858, renoue elle aussi avec un passé chatoyant et propose des damas, lampas et brocarts fastueux, dans la tradition des maîtres tisseurs de Venise, où aboutissait la route de la Soie. Patrick Frey, président du Groupe Pierre Frey, fondé en 1935, considère les entreprises familiales à l’image de la sienne comme "de vraies maisons dont les racines sont primordiales". Bien que membre du comité Colbert, il ne cache pas une certaine défiance vis-à-vis du mot "luxe" et préfère cultiver une image de tradition et de qualité. "Dans un tissu d’exception, il y a un nombre plus important de couleurs, des fils de qualité supérieure, un travail de gravure minutieux. Ces tissus sont plus longs à imprimer ou à tisser, et la main ou l’œil de l’homme intervient à tout instant", explique-t-il. La matière elle-même peut être plus dense : certains tissus opulents pèsent un kilo au mètre. Si Patrick Frey réédite parfois une étoffe ancienne pour un château du XVIIIe siècle, par exemple, l’essentiel de la production de la maison Frey figure parmi les 3 000 références proposées, dont certaines sont ininterrompues depuis sa création. Les motifs d’indiennes des XVIIIe et XIXe siècles servent souvent de point de départ pour des tissus redessinés et déclinés dans de nouvelles gammes de couleurs. L’apanage de la table des rois était – avec la cristallerie – l’orfèvrerie. Ces deux spécialités profondément ancrées dans l’Histoire sont restées intactes à bien des égards, ce qui les rend précieuses à une époque d’industrialisation. La plus ancienne maison, Odiot, fondée en 1690, sous Louis XIV, perpétue une tradition d’orfèvrerie royale et impériale, notamment sous le Premier et le Second Empire, et élabore aujourd’hui encore des pièces en or, argent et vermeil dont la patine est identique à l’ancienne. Créée en 1835 et restée entre les mains de la même famille depuis six générations, la maison Christofle est l’exemple même de la transmission d’un savoir-faire et d’un patrimoine. Charles Christofle, son fondateur, reprend l’activité familiale de la bijouterie et se distingue en réalisant la couronne de la reine Ranavallo de Madagascar. La mise au point de nouveaux procédés d’argenture à l’électrolyse – dont le brevet du "ruolz" – est à l’origine de l’essor de Christofle et de son orientation définitive vers l’orfèvrerie, un cap maintenu par son jeune dirigeant Maurizio Borletti, l’héritier de la dynastie, né en 1967. Fer de lance de la maison, le département de haute orfèvrerie, à l’image de la haute couture, est le cénacle des commandes spéciales, des pièces uniques ou en série limitée, placées sous le signe d’une qualité très élitiste. Christofle peut ainsi réaliser "sur mesure" des objets à la demande du client, comme ces mains de Bouddha en argent massif commandées par un sculpteur chinois, ou un vase en métal argenté créé pour la Bibliothèque nationale de France à l’occasion du centenaire de Jean de La Fontaine. Une centaine de "commandes spéciales" sont élaborées chaque année par les compagnons hautement qualifiés de l’atelier de Saint-Denis. Un ensemble de caféterie et de couverts destiné à un client privé a récemment demandé de longues heures de ciselure minutieuse. La création de pièces uniques ou en série limitée a également sa place, avec la réédition des objets appartenant au Musée Christofle.

Rééditions des années trente
Cinq vases Art nouveau en alliage d’étain argenté ont ainsi pu être coulés dans les moules en acier d’époque conservés chez Christofle. Les commandes spéciales revêtent une importance tout aussi primordiale chez Puiforcat. L’histoire de la maison, créée en 1820, explique en partie cet aspect. Louis-Victor Puiforcat, le fondateur, et son fils Jean sont à l’image des deux pôles complémentaires que sont tradition et création. La tradition est mise en valeur par l’extraordinaire collection d’argenterie de Louis-Victor Puiforcat, signée des plus grands maîtres-orfèvres, tels Thomas Germain, Auguste, Biennais, rééditée à l’identique. Avec Jean Puiforcat, le style Art déco trouve sa pleine mesure dans des créations épurées et modernistes qui ont marqué leur temps et dont les lignes restent très actuelles. Depuis 1983, certains modèles des années trente ont été réédités pour la première fois : services à café et à thé, couverts, boîtes et timbales en métal argenté, bijoux en argent massif et pierres dures. La réédition de pièces Art déco fait également partie des "commandes spéciales" les plus demandées. Un client américain a récemment commandé un centre de table en forme de grande boîte des années trente, vu dans un livre, tout comme le gobelet en argent gainé de daim réalisé pour un Allemand. Les commandes plus spécifiques s’adressent souvent à des clients du Moyen-Orient, comme le sultan d’Oman qui a fait réaliser un ensemble de platerie et service à thé, ou cet important client du Maroc qui souhaitait un samovar. Cinq orfèvres mènent à bien ces ouvrages délicats, et l’intervention constante de la main de l’homme fait de chaque objet une pièce unique, même si le tirage est multiple. De subtiles et invisibles différences distinguent les pièces les unes des autres à l’issue des retouches de finition et de l’ultime polissage.

La cristallerie remonte elle aussi à des traditions de longue date. Verrerie royale sous Louis XV, Saint-Louis est mentionnée dès 1586 dans des documents anciens. À partir de 1845, la vogue de la boule presse-papiers est lancée par Saint-Louis, peu de temps après le début de l’impression des timbres et l’essor du courrier postal. Les variétés d’inclusion sont infinies et les modèles millefiori innombrables. En 1953, un très beau sulfure a été édité pour commémorer le couronnement de la reine Élizabeth II d’Angleterre, avec le millésime de l’année suivi de "SL". Cette estampille est devenue la règle et permet de replacer ces objets dans le temps, une datation très utile pour les collectionneurs. La verrerie-cristallerie de Baccarat a vu le jour en Lorraine en 1754, afin de contrer l’invasion des verres de Bohème dans l’est de la France. L’exigence de qualité de son cristal devient célèbre dès la première moitié du XIXe siècle, ainsi que ses pièces de couleur, opaques ou non. Baccarat innove en se lançant au début du siècle dans la création de flacons de parfums. La collection "Mémoire" allie encore de nos jours les composantes de cette tradition, à travers des éditions très limitées – de 8 à 200 exemplaires – de vases, bougeoirs, coupes, encriers, brûle-parfums... Fondées à la fin du XIXe siècle, les maisons Daum et Lalique offrent chacune un aspect spécifique de la cristallerie d’art et de luxe. Racheté en 1995 par la société Sagem, Daum tente de passer un cap financier difficile et privilégie toujours un cristal irréprochable, éliminé sans pitié à la moindre bulle ou imperfection, et particulièrement translucide en raison d’une part de plomb plus importante. La cuisson des pièces est une étape spécialement longue : de dix jours, à 1 000 degrés, à deux mois sans interruption pour les plus grandes d’entre elles, comme les sculptures. La création des pièces de couleur est souvent laissée au gré de l’imagination d’artistes contemporains. Certaines nuances, comme le rouge translucide, sont plus difficiles à obtenir car elles ne résistent pas aux hautes températures. Maison de profonde tradition verrière, Daum a dans ses ateliers des artisans dont le "tour de main" est réputé.

Chez Lalique, trois générations successives se sont transmis l’héritage stylistique du fondateur René Lalique, dont l’œuvre sur verre, riche et variée, sert encore de principal répertoire d’inspiration. Certaines pièces, tel le célèbre et merveilleux vase Bacchantes, n’ont jamais été interrompues, d’autres sont l’objet d’un tirage limité, comme le vase Dragon édité à cent exemplaires. Spécificité du travail de René Lalique, un satinage subtil signe les pièces et les rend d’une certaine façon uniques. Le travail à froid sur le cristal, long et minutieux, est exécuté par des maîtres-verriers qui ont reçu dix ans de formation avant d’obtenir cette "qualité de l’excellence" recherchée par Lalique. La joaillerie occupe une place enviée dans les grands métiers d’art. Domaine du luxe par définition, c’est aussi celui d’une tradition de l’ornement qui remonte à la nuit des temps. Le joaillier italien Buccellati, connu depuis le XVIIe siècle, maintient une exigence de raffinement et de qualité perpétuée de père en fils, peu commune à notre époque. Inspirée de la Renaissance italienne et de l’Âge classique, cette joaillerie d’art a sa place dans les grands salons d’antiquités comme Maastricht. La ciselure est le point fort de ces ouvrages uniques, tous réalisés pièce par pièce et sur mesure. La taille est à l’ancienne pour les pierres, et l’or gravé ciselé donne l’illusion d’une trame de soie ou d’une dentelle impalpables. La clientèle est élitiste et fortunée, à l’instar de la bégum Aga Khan qui avait commandé des parures à Buccellati. La maison Cartier – elle fête ses 150 ans cette année – offre un autre visage de la joaillerie, certainement plus ancré dans la modernité, et dont la tradition est celle de "l’innovation". Très vite le "style Cartier" apparaît, d’abord avec la célèbre guirlande, puis à travers la simplification et l’épure de l’Art déco. Les cours royales d’Europe sont séduites : vingt-sept diadèmes sont commandés au cours de l’année 1902. Depuis, Cartier réalise des pièces de joaillerie "selon les techniques traditionnelles, en s’inspirant des thèmes de notre temps". Images du luxe par excellence, les "objets d’exception" de Cartier sont des pendules mystérieuses dont le subtil agencement et le mécanisme imperceptible demandent des centaines d’heures de travail et de patience à l’artisan-joaillier et horloger qui en a le secret.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°37 du 2 mai 1997, avec le titre suivant : Luxe et savoir-faire des temps passés

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