Ecole

L’empreinte du Pérugin

Par Suzanne Lemardelé · Le Journal des Arts

Le 30 septembre 2014 - 638 mots

Le Musée Jacquemart-André met à l’honneur l’œuvre du Pérugin qui a marqué le renouvellement de l’art italien et interroge la réalité de ses liens avec Raphaël.

PARIS - Introduit par son père dans l’atelier du Pérugin (1445-1523), le petit Raphaël présente timidement son carton à dessin au vieux maître tandis que, dans l’ombre, des apprentis commentent l’arrivée du jeune prodige. L’image d’Épinal a inspiré les peintres du XIXe siècle ; elle ne repose en réalité que sur les écrits d’un seul homme : Vasari. Aucune archive, aucune liste ne mentionne le nom de Raphaël dans l’atelier du Pérugin, alors même que de nombreux autres élèves y sont cités.
 
Contrairement à ce que le titre catégorique de l’exposition laisse penser, le débat reste donc ouvert quant à une éventuelle relation de maître à élève. En témoignent deux intéressants essais du catalogue qui résument les principaux arguments des spécialistes. Chronologie oblige, la confrontation entre les œuvres des deux peintres n’intervient que dans les deux dernières salles. Le reste du parcours est tout entier dédié à l’œuvre du Pérugin. De ses débuts à Pérouse, puis à Florence dans l’atelier d’Andrea del Verrocchio, il tire une maîtrise technique et une attention particulière à la plastique qui nourrissent tout son œuvre. Mêlant le thématique au chronologique, la jolie salle consacrée aux madones illustre bien ses différentes inspirations et le caractère novateur de sa peinture. Sa Vierge à l’Enfant (v.1470, Musée Jacquemart-André) rompt avec le fond d’or du délicat tableau de Bartolomeo Caporali (Vierge à l’Enfant accompagnés d’anges, v.1465, Pérouse, Galleria Nazionale dell’Umbria). Son sens du modelé rappelle quant à lui les bas-reliefs réalisés dans l’entourage del Verrocchio (Madone Fontebuoni, fin XVe, Florence, Musée du Bargello). Décliné à de nombreuses reprises par le Pérugin, le thème permet de cerner son évolution artistique : les années passant, il épure ses arrière-plans, supprime les guirlandes décoratives et nimbe ses paysages d’une douce lumière bleutée.

Attributions incertaines
Pour évoquer le chantier de la chapelle Sixtine, où le maître travaille entre autres avec Cosimo Rosselli, Sandro Botticelli et Domenico Ghirlandaio, les commissaires ont choisi de juxtaposer différents portraits peints par ces artistes. Le lien avec le décor du Vatican est un peu lointain, mais ce parti pris permet d’admirer entre autres le très beau Francesco delle Opere (1494, Florence, Galerie des Offices). Autrefois attribué à Raphaël, l’œuvre fut ensuite considérée comme un autoportrait du Pérugin. La suite du parcours retrace les années de succès du peintre, celles de son voyage à Venise, qui apporte à certains tableaux une lumière dorée nouvelle. Celles également des rares commandes profanes, que lui passent de riches nobles pour leurs appartements. La scénographie signée Hubert le Gall met bien en valeur les toiles, misant sur une ambiance feutrée et des salles souvent sombres, comme autant d’écrins.

Point d’orgue de la présentation, l’exposition propose au visiteur une confrontation entre quelques œuvres du Pérugin et de Raphaël. Qu’il ait ou non étudié directement auprès de lui, il est clair que Raphaël connaît alors parfaitement l’œuvre de son aîné. Exposées côte à côte, les prédelles du retable Oddi (Raphaël, v.1505, Musées du Vatican) et de celui de San Pietro (le Pérugin, v.1500, Musées des Beaux-Arts de Nantes et Rouen) en sont la démonstration. Même esthétique, même reprise de certains schémas iconographiques, la proximité stylistique est telle que certaines attributions restent incertaines. Deux noms sont ainsi inscrits sur le cartel du Retable de Fano (1488-1497, Fano, Pinacothèque) : impossible de déterminer qui du Pérugin vieillissant ou du jeune Raphaël en est l’auteur. Et la commissaire de conclure : « Nous laissons le visiteur exercer son œil, à lui de se faire son propre avis ! »  

Le Pérugin

Commissariat : Vittoria Garibaldi, historienne de l’art, ancienne directrice de la Galleria Nazionale d’Ombrie à Pérouse ; Nicolas Sainte Fare Garnot, conservateur au Musée Jacquemart-André
Nombre d’œuvres : une cinquantaine

Le Pérugin, maître de Raphaël

Jusqu’au 19 janvier, Musée Jacquemart-André, 158 boulevard Haussmann, 75008 Paris. Tel. 01 45 62 11 59, www.musee-jacquemart-andre.com, mardi-vendredi et dimanche 10h-18h, lundi et samedi 10h-20h30, catalogue coédition Culturespaces et Fonds Mercator, 224 pages, 39 €.

Légende Photo :
Le Pérugin, Vierge à l’Enfant, vers 1500, huile sur bois, 70,2 x 50 cm, National Gallery of Art, Washington. © National Gallery of Art, Washington.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°420 du 3 octobre 2014, avec le titre suivant : L’empreinte du Pérugin

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