Mercredi 25 novembre 2020

XIXE SIÈCLE

Le pinceau, arme des Polonais en exil

Par Élisabeth Santacreu · Le Journal des Arts

Le 17 octobre 2019 - 847 mots

Que faire pour garder en vie un pays qui n’existe plus ? Le peindre, ont répondu les artistes polonais des années 1840-1918 dont le Louvre-Lens présente les œuvres les plus célèbres.

Lens (Pas-de-Calais). En 1918, la Pologne est redevenue un État après cent vingt-trois ans de dislocation en trois parties qu’avaient annexées la Russie, la Prusse et l’Autriche-Hongrie. Le 3 septembre 1919, elle signait avec la France une convention permettant l’immigration de travailleurs polonais et 280 000 d’entre eux vinrent s’y installer, particulièrement dans le bassin minier dont Lens est devenu la vitrine. En mémoire de ces populations, dont de nombreux descendants vivent dans la région, le Louvre-Lens présente une rétrospective de la peinture polonaise de la deuxième moitié du XIXe siècle. Outre la directrice du Louvre-Lens, Marie Lavandier, et son directeur adjoint, Luc Piralla, ses commissaires sont deux conservatrices au Musée national de Varsovie, Iwona Danielewicz et Agnieszka Rosales.

Au-delà de la découverte que constitue cet ensemble de près de 120 œuvres provenant des plus grands musées de Pologne, l’exposition met en lumière les liens étroits qu’entretenaient les artistes de culture polonaise avec la France où nombre d’entre eux étaient venus étudier et se sont fixés. Elle permet aussi de mieux approcher « l’âme d’une nation », mélange de fierté, de ténacité et de romantisme. Spécificité de ce peuple, ce sont les artistes qui en ont maintenu la cohésion, malgré l’interdiction de parler le polonais et la censure régnant en Prusse et en Russie, l’Autriche-Hongrie se montrant, elle, plus libérale.

Maintenir vivante la Pologne

Après une introduction historique expliquant la partition de la Pologne, le visiteur se trouve devant l’un des tableaux les plus célèbres des collections nationales. Dans Reytan (La chute de la Pologne) (1866) [voir ill.], le peintre Jan Matejko met en scène de manière dramatique la signature du traité qui démembra le pays. À terre, en travers du passage, le seul Polonais loyal à son pays, le député Tadeusz Reytan, montre sa poitrine dans un geste désespéré. Dans la réalité, bien entendu, rien ne se passa de cette manière, mais Reytan se suicida sept ans après l’événement. C’est donc bien à ce tableau et non aux faits historiques que se réfère l’expression toujours usitée en Pologne « Je ferai comme Reytan », qui signifie « Il faudra me passer sur le corps ».

Matejko présenta l’œuvre au Salon de 1867 à Paris, au grand dam des descendants des grandes familles polonaises qui y vivaient et qui reconnurent leurs ancêtres sur la toile. Les critiques français admirèrent Matejko, nonobstant le peu de clarté de ses compositions (sa peinture d’histoire tournait invariablement à l’allégorie difficile à déchiffrer) et son coloris jugé trop rouge.

Comme lui, les artistes polonais se sentaient investis d’une mission : maintenir vivante la Pologne jusqu’à ce qu’elle redevienne un État. Les peintres mettaient en image la poésie nationale, romantique et mélancolique. Justement, Jacek Malczewski s’est représenté dans Mélancolie (1890-1894), une toile accrochée dans cette première salle. Le peuple polonais qui avait pris les armes pour sa liberté et avait été déporté y est dépeint dans un tourbillon, tout espoir disparu. L’artiste symboliste a fait aussi son autoportrait dans L’Inspiration du peintre (1897), figure désespérée devant une apparition de la Pologne vaincue.

Mais d’autres ont voulu évoquer le pays du temps de sa splendeur, de ses armées triomphantes et de ses intrigues de Cour. « Il y a trois grands peintres d’histoire à l’époque, précise Iwona Danielewicz. Ce sont Matejko, Józef Brandt, qui passa presque toute sa vie à Munich, et Henryk Siemiradzki, formé à Saint-Pétersbourg et habitant Rome. » Ce dernier s’inspire volontiers du martyre des chrétiens dans la ville antique, reprenant la comparaison que faisait le peuple polonais avec son sort sous la férule des Russes. En 1896, l’écrivain Henryk Sienkiewicz, dans un roman célèbre, Quo vadis ?, transpose l’histoire dans la Rome antique.

Un sens de la nature

À une première moitié de parcours empreinte d’une gravité pesante, et même souvent de désespoir, succède la présentation des peuples composant la nation polonaise et de ses paysages, dans la description desquels les peintres recherchèrent une raison d’avoir foi en l’avenir. Tous ces artistes avaient un style international : ils vivaient pour la plupart dans l’un des trois pays ayant absorbé la Pologne, mais se déplaçaient constamment d’une capitale européenne à l’autre et exposaient partout. Ils auraient pu se défaire de leurs racines, ils s’y sont au contraire accrochés, comme Chopin qui, à Paris, composait des Polonaises. Leon Wycózlkowski représente une scène paysanne, Le Déterrage des betteraves (1892) dans une lumière de matin du monde. Dans L’Été indien (1875), Józef Chelmonski croque dans une belle veine réaliste une bergère distraite et joyeuse dont le chien, silhouette noire pleine de gravité, garde le troupeau à l’œil. En 1913, Julian Falat peignit Paysage d’hiver avec rivière et oiseau [voir ill.], ode à la lumière du matin qui obtint un succès retentissant. On retrouve ce sens de la nature dans plusieurs œuvres, dont le merveilleux Nuage (1902) de Ferdynand Ruszczyc. Si la Pologne des années 1840 à 1918 n’était pas un État, cette exposition prouve qu’elle était un pays de grands peintres.

Pologne 1840-1918, peindre l’âme d’une nation,
jusqu’au 20 janvier 2020, Louvre-Lens, 99, rue Paul-Bert, 62300 Lens.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°531 du 18 octobre 2019, avec le titre suivant : Le pinceau, arme des Polonais en exil

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