Dimanche 26 septembre 2021

Pologne - Société

ENTRETIEN AVEC AGNIESZKA MORAWIŃSKA

En Pologne « L’État place ses affidés à la tête des institutions culturelles »

Par Itzhak Goldberg · Le Journal des Arts

Le 13 septembre 2021 - 1600 mots

POLOGNE

L’ancienne ambassadrice puis directrice du Musée national de Varsovie commente l’inquiétante situation des arts en Pologne.

Agnieszka Morawińska. © Musée national de Varsovie
Agnieszka Morawińska.
© Musée national de Varsovie

Peu d’historiennes de l’art ont eu la possibilité d’être l’ambassadrice de leur pays en Australie et en Nouvelle-Zélande. C’est le cas d’Agnieszka Morawinska (77 ans), une personnalité reconnue et respectée en Pologne. Après avoir eu la charge de la célèbre galerie d’avant-garde Zacheta, elle est appelée à la direction du Musée national de Varsovie en 2010. Ayant démissionné de ce poste en signe de protestation, elle reste un témoin lucide de l’évolution culturelle en Pologne.

Vous étiez la directrice du Musée national d’art. Vous avez démissionné en 2018, en signe de protestation. Pourquoi ?

Le Musée national n’avait pas obtenu de soutien financier pour trois importantes expositions organisées pour célébrer le 100e anniversaire de l’indépendance de la Pologne, bien que le programme ait été accepté par le conseil d’administration ainsi que par le ministère. Je n’ai pas pu rencontrer le ministre, ni recevoir de réponse à mes nombreux messages. J’ai donc été contrainte à la fermeture au public des galeries récemment ouvertes. Ma démission était le seul choix possible – un geste pour alerter les autorités et les faire changer de cap.

Diriez-vous que le gouvernement et les exécutifs locaux prennent en ce moment le contrôle des institutions culturelles, y compris des instituts culturels polonais à l’étranger, en renvoyant les directeurs avec lesquels ils ne sont pas d’accord ?

Oui. Les autorités déclarent ouvertement qu’elles ont décidé de créer de « nouvelles élites ». Malheureusement, celles-ci n’ont aucune compétence pour les postes qu’ils doivent occuper. En dépit des règles convenues selon lesquelles les gestionnaires et les directeurs d’institutions artistiques doivent être sélectionnés soit par appels d’offres ouverts, soit à la suite d’un fort soutien de la communauté artistique. Le ministre nomme ses propres candidats, souvent sans tenir compte des résultats des concours professionnels. Par exemple, le professeur Madame Omilanowska (château royal de Varsovie) et le professeur Stola (Musée Polin, musée d’histoire des Juifs de Pologne) ont été tous deux rejetés par le ministre alors qu’ils avaient été dûment sélectionnés.

L’homophobie se développe : comment affecte-t-elle la situation des artistes vivant en Pologne ?

L’exposition « Na poczatku byl czyn » [« Au début était l’acte »] a été inaugurée le 6 août dernier à la galerie Arsenal de Bialystok. L’œuvre de Karol Radziszewski faisait allusion aux événements d’il y a deux ans, la Gay Pride, violemment attaquée par des nationalistes extrémistes locaux. L’exposition a subi les assauts des homophobes locaux dans la presse, qui se sont particulièrement intéressés à l’œuvre de cet artiste de renommée internationale, militant LGBT. Ils ont exigé le retrait immédiat de cette œuvre. Un grand nombre de conservateurs, d’artistes, de critiques et d’amateurs d’art ont signé une lettre de soutien à la galerie Arsenal. Jusqu’à présent, les autorités locales défendent la galerie. Malheureusement, dans la plupart des cas, l’homophobie est répandue par les politiciens de droite et une bonne partie de la population. Elle est également renforcée par l’Église catholique.

Y a-t-il une réelle censure sur certains sujets, comme la responsabilité de la Pologne dans la déportation des Juifs, le mouvement LGBT, l’avortement… ?

La méthode de censure adoptée consiste à placer un affidé à la tête d’une institution, comme au Musée de la Seconde Guerre mondiale, par exemple. Avec un groupe de grands historiens polonais et étrangers, le directeur, le professeur Pawel Machcewicz, a étudié la souffrance des gens d’où qu’ils viennent. Et il a été licencié car les idéologues du PiS, le parti conservateur Droit et Justice, ont reproché au musée de ne pas montrer l’héroïsme de la guerre ou le rôle de l’Église catholique. Le nouveau directeur, Karol Nawrocki, a « amélioré » le récit en ignorant les droits d’auteur du professeur Machcewicz et de son équipe. Karol Nawrocki a été récemment nommé directeur de l’Institut de la mémoire nationale, là où toutes les archives de la police de sécurité communiste polonaise et d’autres organisations ont été déposées. L’Institut possède des antennes dans plusieurs villes et c’est là où se forge la nouvelle vision de l’histoire polonaise.

Un autre domaine inquiétant est celui de l’éducation, sous la direction du ministre Przemyslaw Czarnek, qui remodèle les programmes scolaires, en mettant l’accent sur la religion, le martyre, le « patriotisme », et en écartant toutes sortes de questions sociales. Les directeurs des écoles seront contrôlés par des conservateurs nommés par le ministère de l’Éducation.

De leurs côtés, le ministre de la Culture, Piotr Glinski, et son équipe se targuent d’avoir créé soixante-dix nouveaux musées. Ces nouvelles institutions de propagande voient le jour au détriment des institutions ayant une longue tradition et d’importantes collections plus résistantes à la manipulation.

La situation en Pologne a-t-elle un impact sur la création ? Les artistes qui expriment des opinions contraires à l’idéologie « officielle » sont-ils pénalisés d’une manière ou d’une autre ?

Un certain nombre de mouvements alternatifs se sont développés. L’un des plus importants est celui autour de la lauréate du prix Nobel, Olga Tokarczuk. Elle a lancé un festival annuel de littérature, Góry literatury [Montagnes de littérature], dans une petite ville de Nowa Ruda, dans le sud-ouest de la Pologne. Un autre endroit, un village de la même région, Sokolowsko, est en train de devenir un centre culturel important, attirant des galeries d’art, des critiques, des écrivains et toutes sortes de « belles personnes ». Bien sûr, pas un centime ne vient du ministère de la Culture.

Lorsque vous étiez à la tête du Musée national, vous avez rénové et développé la section de l’art polonais. Comment faites-vous la distinction entre votre objectif et l’approche nationaliste de la réécriture de l’histoire polonaise ?

J’ai très souvent été confrontée à la question « comment comprenez-vous les devoirs d’un musée national ? » Pendant mon mandat au musée, l’ensemble de l’institution – et pas seulement la galerie d’art polonais – a subi un profond changement. Nous avons cherché à montrer le caractère international de certaines idées ou de certains styles, à démontrer les affinités entre différents genres et disciplines artistiques.

Le démantèlement de la galerie d’art polonais des XXe et XXIe siècles par le directeur Jerzy Miziolek a été une énorme perte. C’était la première galerie de ce type qui n’avait pas été une simple présentation d’images plus ou moins belles, mais un discours critique confrontant des questions telles que l’engagement politique des artistes, la contribution des artistes juifs polonais à l’histoire de l’art polonais, la réponse des artistes à la dernière guerre, ainsi que l’art des nouveaux médias, l’art féministe, etc. Maintenant, nous sommes revenus à une exposition d’images.

Les musées ont-ils été fermés pendant la pandémie ? Ont-ils reçu de l’aide ? Les artistes ont-ils été soutenus ?

Les musées ont été fermés pendant plusieurs mois, puis ils ont été ouverts avec un nombre limité de visiteurs. En ce qui concerne les artistes, le ministère a fait un effort pour les aider, mais cela a tourné au ridicule. La base de calcul du montant de l’allocation était ridiculement faible. Les médias ont immédiatement réagi et le ministre a été contraint de revenir sur sa décision. Par ailleurs, les artistes, les institutions et les organisations qui n’étaient pas des partisans enthousiastes du PiS n’ont pas obtenu de soutien.

Quel est le rapport du public polonais à l’art ?

J’ai toujours été préoccupé par le fait que la classe politique – quel que soit son bord – n’a jamais apprécié la force des arts visuels. Je suis triste de constater qu’en Pologne les gens n’ont généralement aucune compétence en matière d’art. En raison de l’histoire de la Pologne, nous n’avons pas d’art européen du XIXe ou du XXe siècle dans nos collections. Les choses ont changé après 1989, mais le public polonais n’était pas prêt à accepter l’art contemporain. L’art critique né après le changement politique en Pologne était souvent attaqué par des politiciens en quête d’attention médiatique. Par ailleurs, l’argument de l’art offensant les sentiments religieux ou nuisible aux enfants était répété encore et encore. C’est pourquoi, lorsque j’occupais le poste de direction, ce qui me préoccupait le plus était d’investir dans l’éducation des publics scolaires. Je suis fermement convaincue qu’une initiation précoce à l’art est le meilleur investissement : elle permet également de changer l’attitude des parents. Malheureusement, la tendance actuelle est tout à fait contraire.

Archiver les atteintes aux droits de l’homme  

Contestation. L’Archive de la protestation publique (APP) est née des tensions sociales et politiques en Pologne après l’arrivée au pouvoir du parti national conservateur Droit et justice (PiS). Créé en 2019 à l’initiative de Rafal Milach, photographe de l’agence Magnum, ce collectif de dix-sept photographes documente les diverses manifestations dont celles contre l’arrêt du Tribunal constitutionnel conduisant à une interdiction de l’avortement. Depuis sa création, l’APP rassemble « des artistes, des activistes, des sociologues, des chercheurs et des universitaires. Nos ressources sont ouvertes aux interventions artistiques, à la recherche universitaire et aux actions militantes. Nous voulons que cette archive soit vivante, performative et utile. Elle constitue une déclaration précise et soutient les protestations contre les violations des droits de l’homme, les discriminations ou celles liées au changement climatique », précise le photographe. Outre une plateforme numérique, l’APP édite un « journal de grève » dont les photographies et les slogans peuvent être brandis lors des manifestations [voir ill.]. Lancée à l’exposition « Oscillations » de Milach à la Studio Gallery de Varsovie, l’APP bénéficie depuis d’expositions régulières dans des festivals, galeries, théâtres ou institutions culturelles et artistiques en Pologne, mais aussi à l’international. Aucun musée pour l’instant n’est sur la liste. Toutefois, une sélection de ses images « fait désormais partie de la collection du Musée d’art moderne de Varsovie », souligne Rafal Milach. Une lueur d’espoir.

 

Christine Coste

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°572 du 3 septembre 2021, avec le titre suivant : Agnieszka Morawinska, « L’État place ses affidés à la tête des institutions culturelles »

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