Jeudi 13 décembre 2018

Peinture XXe

Le Danemark confronte Edvard Munch et Asger Jorn

Par Éric Tariant · Le Journal des Arts

Le 26 avril 2017 - 802 mots

Le Musée Jorn d’Aarhus, capitale européenne de la culture 2017, confronte les chefs-d’œuvre des deux plus grands peintres scandinaves et met en évidence l’influence libératoire de l’artiste norvégien sur la peinture du Danois.

SILKEBORG -  Pipe au bec, le port altier, ils se toisent, à l’entrée de l’exposition, sur des écrans géants sur lesquels défilent des photographies en noir et blanc les représentant pinceau à la main. Brûlés d’un feu intérieur, ballottés par la vie et par les turbulences de l’histoire du XXe siècle, Edvard Munch (1863-1944) et Asger Jorn (1914-1973) sont les deux géants de la peinture scandinave de l’époque moderne. Le Musée Jorn de Silkeborg, commune située à 50 km d’Aarhus – la deuxième ville du Danemark – les a réunis l’espace de quelques semaines.

A priori, rien ne semble rapprocher les œuvres mélancoliques d’Edvard Munch, héraut de l’expressionnisme, peintre du déchirement intérieur et du doute existentiel des figures mythiques, fantomatiques et vaporeuses d’Asger Jorn, chantre d’un nouvel art populaire.

Ce qui les réunit ? Les deux peintres plongent leurs racines dans l’univers du Nord. Le Norvégien et le Danois partagent le même sentiment d’unité avec la nature. Avec une nature qui n’est ni douce, ni poétique : un monde étrange où les forces à l’œuvre échappent à l’entendement poussant l’homme à inventer des dieux, des elfes et tout un monde de mythes et de légendes.

Sous la verrière de la salle principale aux allures de nef d’église danoise, la même force vitale, la même puissance créative jaillit des toiles des deux maîtres. Sous le pinceau de Munch, Le soleil (1910-1913) devient une explosion multicolore scintillant sur les eaux de la mer. Le ciel jaune orangé du Bruissement de Jorn (1971) est, lui, parcouru d’une traînée rouge sang flanquée d’une mâchoire menaçante.

Liés par un « sentiment nordique »

Au fil de l’exposition, les parentés entre les œuvres des deux Scandinaves, souvent évidentes, sont quelques fois cependant difficiles à décrypter. Elles s’aiguisent et s’affirment au milieu des années 1940, puis dans le courant des années 1950 après que Jorn ait visité, en 1945, la grande rétrospective de l’œuvre tardive de Munch (plus de 340 peintures) organisée par la Galerie nationale d’Oslo. Le Danois reconnaît dans une lettre adressée à son frère Norgen Nash, l’influence décisive qu’a eue cette exposition sur son travail. « J’ai découvert quelque chose de profondément enfoui en moi-même, un sentiment nordique, quelque chose d’émotionnel et de mystique à la fois », écrit-il. Dans les années qui suivent, la retenue et la manière laborieuse qui marquaient son travail antérieur disparaissent soudain. « Jorn montre alors son attachement profond à cet univers en choisissant souvent pour motif principal un couple humain tels ceux ornant des plaquettes découvertes dans les tombes de la période précédant l’arrivée des Vikings au Danemark », observe Willemijn Stokvis dans son étude sur le mouvement CoBrA (À la conquête de la spontanéité,  Gallimard, 2001).

La proximité entre les œuvres des deux artistes apparaît de manière aiguë quand l’on confronte Les émigrants, exécuté par Jorn au début des années 1950, avec Angoisse, réalisé par Munch en 1894. La même vision tourmentée hante ces deux toiles figurant des hommes hagards au visage livide, à la fois isolés les uns des autres et enfermés en eux-mêmes. Dans Jeux d’été, accrochée plus loin, Jorn emploie la même gamme de couleurs et les mêmes formes organiques ondoyantes que Munch utilisa dans Homme dans un champ de choux (1916).

Un parcours sans fil conducteur
Le Musée de Silkeborg a réuni des toiles majeures des deux peintres. Un véritable feu d’artifice : 17 peintures et 28 gravures de Munch face à 36 peintures et 25 œuvres sur papier de Jorn. Les grandes œuvres symbolistes de Munch (Vampire, Le Cri, Le Baiser, Nuit d’été, La Puberté, etc.) et ses toiles tardives (Le modèle près de la chaise en osier, 1919-1921) prêtées par l’institution d’Oslo sont confrontées à des chefs-d’œuvre de Jorn. On peine néanmoins à discerner l’articulation de cette exposition qui n’est ni thématique, ni chronologique. Les commissaires se sont contentés de faire dialoguer, dans un accrochage soigné, les œuvres de Jorn à celles de son grand prédécesseur en mettant l’accent sur celles qui l’ont le plus influencé. Passées les présentations biographiques introductives, on déplore également l’absence de panneaux explicatifs à l’intérieur du parcours de l’exposition.

Peintres, Munch et Jorn, sont tous deux des graveurs prolifiques et de fervents adeptes de la gravure sur bois. Le Norvégien aurait exécuté plus de 15 000 tirages, le Danois près de 430. Asger Jorn a découvert pour la première fois, à Copenhague en 1942, des estampes de Munch chez la collectionneuse Elise Johansen. L’influence de l’aîné sur le cadet apparaît très clairement, notamment lorsque l’on place en vis-à-vis la sensuelle lithographie de Munch Femme aux cheveux roux et aux yeux verts (1902) et le Portrait de la collectionneuse Elna Fonnesbesch-Sandberg (1945), une amie dont Jorn contribua à décorer – en l’ornant de ses peintures – sa maison de campagne de Tibirke, dans le nord du Sjaelland.

JORN MUNCH
Jusqu’au 28 mai, Musée Jorn, Gudenåvej 7-9, 8600 Silkeborg (Danemark).

Légendes Photos
Asger Jorn, Portrait d'Elsa Fonnesbech-Sandberg, 1945, huile sur toile, collection particulière © Anette Birch
Edvard Munch, Femme avec cheveux roux et yeux verts, 1902, lithographie, Munch Museum © Munch Museum

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°478 du 28 avril 2017, avec le titre suivant : Le Danemark confronte Edvard Munch et Asger Jorn

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