Berlin

L’amère Amérique de George Grosz

Une rétrospective à la Neue Nationalgalerie

Le Journal des Arts

Le 1 février 1995 - 574 mots

Dadaïste par goût de la provocation, communiste repenti, créateur d’œuvres considérées dans les années trente comme représentatives de l’art \"dégénéré\", George Grosz s’était fait une idée mythique de l’Amérique, qui l’a pourtant marginalisé.

BERLIN (de notre correspondant) - La Neue Nationalgalerie organise la plus importante rétrospective des œuvres de George Grosz depuis sa mort, en 1959. On y suit, en soixante-dix tableaux, la carrière mouvementée du peintre, qui portait en venant au monde, en 1893, le nom de George Ehrenfried Gross, mais qui a signé tour à tour George le Grosz, Gregorius Groszius, voire Böff ou Böffel.

L’exposition retrace toute son existence, depuis les années de formation à Berlin, en 1912 – dans un milieu de grande ferveur artistique, auquel appartenaient Liebermann et Corinth, curieux de Cézanne, Van Gogh, Seurat, Picasso ou Derain –, jusqu’à sa disparition. Entre-temps, Grosz a vécu l’aventure du mouvement Dada, importé en Allemagne par Huelsenbeck en 1917.

Dans ses mémoires, intitulées Ein kleines Ja und ein grosses Nein (Un petit oui et un grand non), parues à Hambourg en 1976, Grosz évoque ainsi cette période : "On organisait des réunions à l’entrée desquelles on demandait quelques marks aux gens sous prétexte de leur dire la vérité, mais en fait, c’était pour les insulter : vous, le vieux machin, là, devant, oui, vous, l’âne bâté, avec un parapluie… et l’assistance paraissait s’amuser." Une dizaine d’œuvres illustrent les années 1915-1917 : Die Strasse (1915), Café (1915-1916), Café Metropolis (1917), Dédié à Oscar Panizza (1917-1918).

Déchu de sa citoyenneté
Vient ensuite le rappel du voyage à Moscou – au cours duquel Grosz allait rencontrer Lénine, Boukharine et Trotsky –, dont le peintre a gardé ce souvenir : "Un dirigeant, chargé des Affaires culturelles, voulait m’intéresser à un projet de journal supercolossal où l’on aurait traité de la culture communiste et de ses manifestations à travers le monde. Nous envisageâmes la possibilité d’assurer le développement d’une culture prolétarienne depuis la base... Mais comme je n’étais pas prolétaire, il n’était pas question de me libérer."

Les désillusions politiques n’eurent cependant pas que des effets négatifs sur l’art de Grosz, le meilleur de sa production datant des années 1922-1932. Parmi la quarantaine de tableaux couvrant cette période, deux œuvres remarquables sont exposées, Les Piliers de la société (1926), et le Portrait de Max Herman-Neisse (1927).

Le départ pour New York, en 1933, au moment de la prise du pouvoir par les nazis, ne lui a pas été très favorable. Privé du contexte social et politique qui inspirait sa satire, Grosz s’est mis bientôt à craindre que son passé de communiste ne le rattrape et n’entraîne son expulsion, tandis que dans sa patrie, où l’on considérait qu’il produisait de l’art "dégénéré", il était déchu de sa citoyenneté. Comme le marché des États-Unis l’ignorait, il a souhaité changer de manière au point de passer pour un véritable "illustrateur de l’Amérique" et représenter le réalisme yankee à l’égal d’un Andrew Wyeth. De nombreuses toiles de cette période, appartenant à ses héritiers, sont présentées, Lower Manhattan (1934), Dunes of Cape Cod (1938), Kain oder Hitler in der Hölle (1944).

Toutefois, Grosz n’est pas parvenu à maîtriser les leçons de l’Expressionnisme abstrait des années quarante et cinquante, et sa méfiance à l’égard de l’Abstraction s’est exprimée dans le célèbre Uprooted (Déraciné) de 1948, dit encore The Painter of the Hole (Le peintre du trou), où le trou symbolise l’absence de contenu.

"George Grosz, Berlin-New York", Neue Nationalgalerie, Berlin, jusqu’au 17 mai.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°11 du 1 février 1995, avec le titre suivant : L’amère Amérique de George Grosz

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