Mercredi 17 octobre 2018

La photographie en Algérie au XIXe siècle

Au Musée de la Seita, une première étape sérieuse et sans concession vers un inventaire attendu

Le Journal des Arts

Le 14 mai 1999 - 758 mots

Par quelle bizarrerie échoit-il au Musée-Galerie de la Seita – jouxtant une présentation historique des accessoires de la tabagie – d’organiser une rétrospective des \"photographes en Algérie au XIXe siècle\" ? Sans doute parce que d’autres institutions ne le font pas. Au moins le lieu a-t-il déjà fait la démonstration qu’il est propice à ce genre d’exposition, limitée mais ambitieuse (avec Spilliaert dernièrement), et, une fois encore, le sujet est traité sérieusement et sans complaisance.

La photographie en Algérie au XIXe siècle est un sujet difficile à aborder car la production n’a pas été foisonnante, pour diverses raisons : l’emprise coloniale a été conflictuelle, les “relations” furent essentiellement commerciales, et la photographie n’a tenu là que le rôle documentaire qu’elle tenait ailleurs. En outre, l’Algérie, et plus largement l’Afrique du Nord, terres françaises, ne firent jamais partie du Grand Tour de l’exotisme méditerranéen et moyen-oriental, surtout fréquenté par les Britanniques. À cela s’ajoutent depuis cinquante ans les diverses occultations et frustrations que l’on imagine ; ce qui fait qu’aucun bilan n’a encore été tenté (on annonce pour bientôt une exposition marocaine incluse dans les manifestations de l’année du Maroc). Le parti pris est ici celui d’une recherche monographique sur chacun des photographes ayant séjourné en Algérie, première étape vers un inventaire plus systématique – ce qui empêche d’avoir une vision plus thématique, ethnologique ou chronologique, mais n’est pas rédhibitoire à ce stade.

Par chance, quelques “grands noms” des débuts de la photographie sont allés en Algérie – Baldus, Marville, Moulin, Disdéri brièvement –, et l’on voit bien par là que leur présence est d’abord politique, car la photographie doit donner une “image” d’un pays conquis, donc de la conquête elle-même, de son évolution, de l’installation de l’administration, de l’armée et de leur bonne marche. On ne connaît que très peu d’épreuves du voyage que fit (peut-être) Marville en 1851, mais sa Jeune africaine est une réelle œuvre photographique. Greene, archéologue, voulut voir à Cherchell et au Tombeau de la Chrétienne une seconde Égypte (1855-1856). Mais Félix Moulin, plus particulièrement, effectua en 1856 une mission décisive de dix-huit mois, sur recommandation officielle, produisant quelques centaines de clichés qu’il exploitera à titre personnel, dont 300 seront publiés dans les albums de Souvenirs d’Algérie. Ils comprennent aussi bien des vues des principales villes – Alger, Constantine, Oran –, des portraits militaires, des événements de la vie civile (le tribunal supérieur musulman d’Alger), des vues archéologiques, des scènes de genre et de types locaux (Biskra, gourbis des nègres ; Juives de Tétouan habitant Oran ; Le caïd et ses enfants). Le photographe modelait ainsi une sorte de vision standard du pays, reprise par un grand nombre de suiveurs, installés à Paris ou Alger, qui font commerce du pittoresque des drapés de djellabas, de l’architecture des mosquées ou des koubas : Portier, Alary, Geiser, Fiorillo, Neurdein. Il faut reconnaître à Jean Prod’hom, installé à Bône, une belle originalité dans ses cadrages de muletiers, caravanes, prisonniers indigènes (années soixante et soixante-dix).

Cette première recherche a permis quelques belles découvertes : les grands formats d’Auguste Lorent (1859), les photographies d’un officier, Gustave de Courcival (1861, collections de la Société de Géographie, Bibliothèque nationale de France), ou les Marseillais De Jongh et Bargignac, ainsi que les albums d’Alexandre Leroux avec les manifestations anti-juives de 1898.

Enfin, la touche pictorialiste apparaît avec Émile Fréchon, redécouvert récemment, Normand séduit par la vie de l’oasis qui séjourne et s’installe plus ou moins à Biskra après 1890. Les jeux de lumière, le goût des matières permettent aussi une attitude plus respectueuse des populations locales, musulmanes ou juives, auxquelles le photographe veut s’intégrer. Au moins l’Algérie échappera-t-elle ensuite à l’exploitation systématique du tourisme de l’érotisme voilé qui sévit en Égypte, beaucoup mieux nantie photographiquement parlant.

Quel dommage pourtant que cette manifestation bien venue soit accompagnée d’un catalogue assez triste, dont le seul texte d’étude ne veut voir, contre toute évidence, dans la photographie qu’un succédané de l’orientalisme pictural, entérine sans regarder des catégories toutes faites, et continue à dévider les poncifs de la photographie au service des arts, de l’exactitude réaliste ou de la soi-disant photographie orientaliste (“La peinture et la photographie orientalistes recréent, sur un mode souvent nostalgique, une sorte d’âge d’or permettant de se détourner du présent”). Il est heureusement encore temps d’ouvrir les yeux sur les images.

PHOTOGRAPHES EN ALGÉRIE AU XIXe SIÈCLE

Jusqu’au 11 juillet, Musée-Galerie de la Seita, 12 rue Surcouf, 75007 Paris, tél. 01 45 56 60 17, tlj sauf lundi et jf 11h-19h. entrée 25 F/TR 15 F. Catalogue 144 p., 160 ill., 180 F.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°83 du 14 mai 1999, avec le titre suivant : La photographie en Algérie au XIXe siècle

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