La peinture en habits ténus

Luc Tuymans et Raoul De Keyser dialoguent au Smak

Le Journal des Arts

Le 2 mars 2001 - 579 mots

Une centaine d’œuvres de Tuymans et de De Keyser, choisies avec les artistes, nourrissent à Gand une confrontation qui met en exergue le statut contemporain de l’image à travers une peinture tissée de remises en question et d’interrogations : un parcours exemplaire.

GAND - Tuymans n’a jamais caché l’admiration qu’il portait à l’œuvre de son aîné, Raoul De Keyser, dont les premières toiles remontent à 1963. Cet écart a incité Jan Hoet à présenter les deux artistes – chacun occupant une aile latérale du Smak – tout en les mélangeant avec subtilité dans la salle centrale afin de jouer d’échos, mais aussi de tensions concertées. “Contemporains”, Tuymans et De Keyser ne vivent toutefois pas au même rythme. Cet écart se ressent dans leurs œuvres respectives. De Keyser est resté attaché à une vision qui oscille sans cesse entre lyrisme et formalisme, entre abstraction conceptuelle et récit autobiographique. Il préfère l’ombre et la mise en retrait. Sa peinture en témoigne avec ses incertitudes voulues et ses repentirs calculés. Pour De Keyser, la peinture reste une affaire de relations entre les éléments mis en présence. Sans être totalement abstraits, ceux-ci ne relèvent pas de la réalité en tant que telle. Ils sont à la fois traces et concepts, tantôt objets spécifiques hérités du minimalisme, tantôt reflets d’une expérience sensible condensée en signes.

Au contraire de Raoul De Keyser, Tuymans jouit, depuis sa présentation à la Documenta IX, d’une réputation internationale qui lui vaudra de représenter la communauté flamande lors de la prochaine Biennale de Venise. Remarquablement agencée, l’exposition met en évidence l’unité d’esprit qui lie ces deux protagonistes de ce qui fut un moment qualifié de “nouvelle peinture”.  Tous deux ont réagi à sa remise en cause conduite par une “avant-garde” conceptuelle. Baptisée “Illegitimate”, une des expositions que Luc Tuymans présenta chez Zeno X à Anvers, en 1997, témoignait de cette marginalité désormais attachée à la pratique picturale.

L’acte pictural constitue un travail de mémoire
Comme De Keyser avant lui, Tuymans a alors tiré parti des questionnements inhérents à une pratique de la peinture dans une société régie par le concept. S’attachant à la figuration bien plus que De Keyser, dont le vocabulaire est resté tributaire d’une certaine abstraction telle qu’elle s’était développée dans les années 1960, Tuymans reprend à son compte la critique de l’originalité qui a marqué la culture postmoderne.

Dans ce contexte, la confrontation de Luc  Tuymans et de Raoul De Keyser révèle des sensibilités différentes. Plus introspectif, De Keyser semble sans cesse interroger ce que signifie encore la peinture au moment où elle s’inscrit à fleur de toile. Pour Tuymans, la représentation ne peut créer du neuf dans un monde nourri de reprises, de répétions, d’inachèvement et d’approximations. L’image ne peut en aucun cas prétendre à cette originalité qui, par le passé, en déterminait la qualité. Monumentale, la peinture consacre une vision déjà inscrite dans une photographie ou dans un film. L’acte pictural constitue un travail de mémoire sur lequel se forge l’identité d’un sujet qui, aux yeux de Tuymans, n’aura plus rien d’artistique. Les deux artistes livrent une vision fragmentaire dans laquelle, pâle et évanescente, la peinture se dissout en anonymat et en précarité. De Tuymans à De Keyser, celle-ci témoigne de la condition même du sujet moderne.

- RAOUL DE KEYSER – LUC TUYMANS, jusqu’au 25 mars, Stedelijk Museum voor Actuele Kunst (Smak), parc de la Citadelle, 9000 Gand, tlj sauf lundi, 10h-18h. Catalogue, 1 150 fb (env. 185 F), tél. 32 (0)9 221 17 03

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°122 du 2 mars 2001, avec le titre suivant : La peinture en habits ténus

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