Paysage

La nature transcendée

Au Grand Palais, une exposition pointue fait le point sur l’invention à Rome d’un genre pictural savant : le paysage idéal

Par Sophie Flouquet · Le Journal des Arts

Le 15 mars 2011 - 790 mots

L’exposition « Nature et idéal : le paysage à Rome, 1600-1650 » conçue par les musées du Louvre et du Prado (Madrid) et présentée au Grand Palais se penche avec bonheur sur la peinture de paysage. Dans ce parcours savamment orchestré, les chefs-d’œuvre de Carrache, Poussin ou Claude Lorrain illustrent la naissance d’un nouveau genre pictural au XVIIe siècle.

PARIS -  Le tableau devait servir de point de départ à la démonstration des commissaires de l’exposition « Nature et idéal, le paysage à Rome », au Grand Palais, à Paris. Bloqué en Italie sur décision d’un juge instruisant un conflit privé entre ses propriétaires, les héritiers de la famille Doria Pamphilj, il n’a pas pu faire le voyage, privant de fait le public parisien d’une rare occasion d’admirer la célèbre Fuite en Égypte peinte par Annibale Carrache à partir de 1602. Sa représentation héroïque de la nature, sous couvert d’une scène biblique, a fait de cette grande lunette peinte pour le cardinal Aldobrandini un jalon essentiel de l’histoire de l’invention du paysage romain.

Les organisateurs ont donc revu à la hâte l’accrochage de la première salle pour atténuer cette lacune. Mais que les amateurs se rassurent : Le Paysage fluvial prêté par la National Gallery de Washington et exposé en remplacement tient à lui seul le mur. Peint vers 1599, soit avant La Fuite en Égypte, ce grand format, un temps attribué à Vélasquez, suffit à révéler l’aptitude d’Annibale Carrache à transcender la représentation de la nature. C’est là tout le propos de cette ambitieuse exposition de peinture ancienne à laquelle le Grand Palais ne nous avait pas accoutumés. 

Nature luxuriante
Conçue par les musées du Louvre et du Prado, à Madrid, cette présentation entend expliciter l’émergence d’un nouveau genre dans la Rome de la première moitié du XVIIe siècle. « Avant 1600, le paysage était accessoire. En un demi-siècle, il a gagné ses lettres de noblesse », résume Stéphane Loire, l’un de ses commissaires. Dans les fresques des palais romains mais aussi dans la peinture de chevalet, se diffuse alors ce goût pour une image idéalisée d’une nature luxuriante, construite par plans successifs, sous le prétexte de sujets religieux ou mythologiques. Faut-il, dès lors, parler d’« art du paysage » ou simplement de « représentation de la nature » ? Les historiens de l’art s’écharpent toujours sur le sujet. Il est vrai qu’au XVIIe siècle l’artiste ne peignait pas encore sur le motif comme le feront plus tard les peintres paysagistes. Au sein de cette histoire qui se déroule dans le milieu fécond de la ville pontificale, rares sont aussi les peintres romains d’origine. Les Flamands Jan Brueghel ou Paul Bril y jouent notamment un rôle décisif en adaptant la précision nordique à la lumière italienne, à l’instar d’un artiste encore mal représenté dans les musées français, l’Allemand Adam Elsheimer. Malgré leur indéniable qualité – on remarquera les effets de lumière de la Cérès moquée (vers 1605, Musée du Prado, Madrid) –, les deux seuls tableaux du peintre venus à Paris sont un peu hors sujet : seule l’étape madrilène aura ainsi droit à L’Aurore (vers 1606, Herzog Anton Ulrich-Museum, Brunswick), remarquable huile sur cuivre aux accords de tonalités d’une grande subtilité. 

Nombreux émules
Le Bolonais Carrache fera rapidement de nombreux émules. Parmi eux l’on recense le Dominiquin, dont le grand Paysage avec la Fuite en Égypte du Louvre révèle l’ambition d’égaler son maître, et l’Albane. Mais aussi le moins connu Giovan Battista Viola, dont La Vision de saint Eustache figurait en bonne place dans les collections de Louis XIV. Quelques Nordiques prennent une voie plus radicale, se libérant du sujet, comme l’illustrent les trois rares petits tondi de Goffredo Wals, qu’un œil même averti pourrait donner à Corot. Trois paysages (dont un inédit) à la touche très libre d’un Pierre de Cortone plus connu pour sa verve baroque font aussi partie des surprises de cette présentation.  Inévitablement, la démonstration se poursuit par les figures héroïques de Nicolas Poussin et les effets atmosphériques de Claude Lorrain, deux peintres qui opèrent une synthèse entre ces diverses influences. Le Paysage avec les funérailles de Phocion de Poussin (collection particulière en dépôt de longue durée à Cardiff, au Musée national du Pays de Galles), tableau d’histoire dominé par la nature, signe l’achèvement d’un cycle créé par le maître Carrache. Dont la leçon perdurera jusqu’à ce que les peintres sortent de leur atelier.

NATURE ET IDÉAL

Commissariat général : Stéphane Loire, conservateur en chef, Musée du Louvre ; Andrés Úbeda de los Cobos, conservateur en chef, Musée national du Prado, Madrid

Commissariat scientifique : Francesca Cappelletti, université de Ferrare ; Patrizia Cavazzini, École britannique de Rome ; Silvia Ginzburg, université de Rome

Scénographie : Marc Vallet

Nombre d’œuvres : 82 peintures et 19 dessins

NATURE ET IDÉAL : LE PAYSAGE À ROME, 1600-1650.

CARRACHE, POUSSIN, LE LORRAIN, jusqu’au 6 juin, Grand Palais, Galeries nationales, entrée Clemenceau, 3, av. du Général-Eisenhower, 75008 Paris, tlj sauf mardi 10h-20h, 22h le mercredi, www.rmn.fr Cat., éd. RMN, 288 p., 190. ill., 39 euros, ISBN 978-27118-5733-3.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°343 du 18 mars 2011, avec le titre suivant : La nature transcendée

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