Dimanche 25 juillet 2021

Art contemporain

La lucidité spirituelle d’Anne et Patrick Poirier

Par Anne-Cécile Sanchez · Le Journal des Arts

Le 8 juillet 2021 - 674 mots

Invité par le Centre des monuments nationaux, le couple d’artistes occupe l’abbaye du Thoronet avec un ensemble d’installations en grande partie inédites.

Le Thoronet (Var). L’épure cistercienne et le plan original de l’abbaye du Thoronet, qui accueille cet été une exposition d’Anne et Patrick Poirier, ont inspiré nombre d’architectes, dont Le Corbusier pour le couvent de la Tourette (Rhône). Anne Poirier, pour sa part, se souvient que lorsqu’ils découvrirent ces lieux, elle éprouva d’abord « une grande peur », de celle que l’on ressent face à un défi exigeant. Séduits cependant par la beauté de ce site géré par le Centre des monuments nationaux qui les y a invités, les deux artistes ont privilégié dans leur intervention une forme de discrétion. Ainsi, tout en restant fidèles à une de leur thématique de prédilection, la mémoire, ils ont voulu « faire appel aux sens ». Au son, pour commencer. Le grelot fugitif des clochettes en bronze agitées par La Voix des vents (2019) bruisse doucement dans le feuillage du micocoulier qui se dresse devant le portail. Comme les deux gongs minimalistes rouge et or placés de chaque côté de l’église abbatiale (Les Vibrations de l’âme, 2019), ces clochettes tibétaines rappellent les nombreux voyages des Poirier en Asie et en Extrême-Orient. Memoria Mundi, tapis de soie, laine et bambou qui accueille le visiteur, représentant les deux hémisphères du cerveau, a lui-même été tissé dans un atelier de réfugiés tibétains où ils font depuis plusieurs années réaliser leurs œuvres textiles.

Un décor s’ébauche ainsi pour une cérémonie, placée sous le signe du syncrétisme artistique et scandée par le cliquètement inquiétant des métronomes. Peut-on avoir foi dans le pouvoir de l’art ? « Nous travaillons pour ceux qui ont des yeux pour voir », glisse Patrick Poirier, tandis que scintillent les fioles de verre lacrymatoires accrochées aux branches d’un chêne transformé en Arbre aux larmes.

Les Poirier en moines copistes

Depuis toujours le couple est passionné d’histoire, particulièrement par celle des religions, envisagée comme un vaste récit mythologique. Dans une petite salle à l’écart, ouverte au public pour la première fois, ils ont installé Krypta (1989) : trois vitrines dans lesquelles figurent des estampages en papier de statuaires grecques. Prélevés il y a plus de trente ans sur le site d’Aphrodisias [en Turquie], ces visages de dieux d’un autre temps sont des souvenirs archéologiques qui font aussi écho aux multiples strates d’une œuvre élaborée en duo dès la fin des années 1960, lors d’une résidence fondatrice à la Villa Médicis, à Rome.

Dans l’ancien dortoir, jouant aux moines copistes, les Poirier ont écrit et illustré, à la manière des manuscrits médiévaux, Les Chants du désespoir (2019). Ces grands dessins présentés sur des pupitres recèlent des paroles aussi sombres que leur graphisme stylisé est lumineux et coloré. « Existence ruinée, illusoire, figée dans l’inachèvement » , proclame l’un d’eux, tandis qu’un autre célèbre la« légèreté de l’âme ». Appuyée sur le mur du fond, une échelle en néon rouge invite à quitter ce séjour devenu infernal pour tenter une évasion, symbolique, par le haut (De Anima). La promenade se poursuit d’ailleurs par la galerie à ciel ouvert en surplomb du cloître. Celui-ci sert d’écrin végétal à un schéma encéphale. Le cerveau, centre de la création, motif décliné tout au long du parcours, est ici constitué d’une myriade de cailloux en marbre blanc, pochoir minéral in situe n mode land art pour jardin de curé (Anima Mundi, 2021).

Pas question cependant de bouder son plaisir : outre la variété des supports (sculptures, dessins, installations sensorielles…), on se laisse séduire par la justesse avec laquelle les œuvres sont déployées sur l’ensemble du domaine, qui semble leur servir de décor. Ce brio n’empêche pas une lucidité implacable sur « le monde en train de se défaire », les Poirier allant jusqu’à se mettre en scène, figurines miniatures en arrière-plan d’une composition allégorique au milieu de laquelle trône un œil géant : on savait, depuis longtemps, sans avoir rien fait pour empêcher la ruine. La visite se termine dans l’espace du cellier, sur une note olfactive. Le Chant de la terre exhale un parfum de vendange, comme si tout devait à la fin se dissoudre dans le souvenir, la nostalgie d’une communion impossible.

Anima Mundi, installations d’Anne et Patrick Poirier,
jusqu’au 19 septembre, abbaye du Thoronet, 83340 Le Thoronet.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°571 du 9 juillet 2021, avec le titre suivant : La lucidité spirituelle d’Anne et Patrick Poirier

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