Vendredi 23 février 2018

Les Poirier, la mémoire architecte

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 13 septembre 2007

Sans véritable souci topographique, les constructions d’Anne et Patrick Poirier suscitent l’imaginaire à partir de ce qu’évoquent des ruines et des vestiges.
Un lieu physique réel devient alors un espace purement mental.

Elle se prénomme Anne et lui, Patrick ; familièrement, on les appelle « Les Poirier ». Ils vivent et travaillent ensemble depuis une quarantaine d’années, unis par la même passion pour les civilisations anciennes et par un même goût des voyages. De leur complicité résulte une œuvre singulière qui prend forme dans des installations, des dessins ou des photographies qui balancent entre le monumental et l’intime. S’ils se disent à la fois archéologues et architectes, c’est que leur démarche procède d’une exploration et d’une mise en scène de la mémoire, collective ou individuelle, dans le but de la réactiver, non par souci nostalgique mais pour mettre en exergue la dynamique prospective.
Née à Marseille en 1941, lui à Nantes en 1942, Anne et Patrick Poirier – qui ont fait tous deux l’École nationale supérieure des arts décoratifs à Paris – ont séjourné comme pensionnaires à la villa Médicis à Rome de 1967 à 1971. Leur rencontre avec la ville éternelle a été déterminante : elle leur a révélé la force mémorable d’une histoire et d’une présence de l’homme dans le temps et dans l’espace. Comme ils disent, « nous nous sommes aperçus d’une manière pragmatique et expérimentale que la mémoire est une chose infiniment précieuse, au niveau culturel et personnel » (entretien avec Anne Dagbert, Art absolument, n° 13, été 2005). Intitulée Ostia Antica, datée 1971, la première œuvre qui découle de cette période est emblématique de la reconstitution de sites telle qu’ils l’ont développée par la suite et dont Domus Aurea (1975) est l’expression la plus impressionnante et la plus accomplie. Loin de tout souci de reproduction topographique, les constructions des Poirier n’ont d’autre objet que de susciter l’imaginaire à partir de ce qu’évoquent ruines et vestiges mis en œuvre. La structure labyrinthique et le monde obscur de la Domus Aurea, l’ancienne maison de
Néron, les ont conduits à pousser encore plus avant sur le terrain de la fiction, accentuant la conversion entre un lieu physique réel et un espace purement mental.

En quête d’une mémoire partagée
Au fil des ans, les Poirier ont ainsi décliné toutes sortes de sites et de fragments archéologiques : jardin noir, ville calcinée, grande bibliothèque incendiée, salle des architectures noires… Ils nous ont entraînés à la découverte de lieux inédits, improbables et mystérieux, cultivant connaissance et imagination, référence et pure création. Ils nous ont invités à les suivre dans le ventre du grand architecte en quête d’une mémoire partagée jusqu’à la rencontre avec Gradiva, la figure culte si chère à Freud. Qu’il s’agisse de ce musée idéal, nommé Ouranopolis, à la ruine duquel ils nous font assister, ou de cette autre bibliothèque-musée, Mnémosyne, construite selon les schémas directeurs de notre mémoire, leur œuvre aime à jouer de la complexité des mécanismes de notre intellect, comme de la fragilité de la vie. De l’aveu même des artistes, un séjour à Berlin, en 1977-1978, « dans une ambiance très dure avant la chute du mur, où il y avait encore une mémoire de la guerre », a fait basculer leur travail vers la réalité, qu’elle soit collective ou personnelle. En 2002, par exemple, à la Biennale de Busan en Corée, Anne et Patrick Poirier ont réalisé une installation, Dream City, violemment ironique des problèmes d’écologie urbaine propre à ce pays. L’an passé au centre d’art Passerelle, à Brest, ils ont conçu une exposition intitulée « L’Âme du voyageur endormi », dédiée à leur fils brutalement disparu à l’age de trente-trois ans ; celle-ci évoquait la présence mémorable de l’enfant disparu dans cette intention où, comme le dit Anne, « ce n’est plus de la littérature, c’est la réalité. Je pense que cette problématique-là va transparaître maintenant dans notre travail d’une façon ou d’une autre ».
Parce que la mémoire est consubstantielle à l’idée de la mort, mais aussi à celle de la vie, l’œuvre des Poirier va et vient entre ces deux termes, comme elle va et vient entre fiction et réalité. Il en est ainsi de cette « maison cerveau/maison de l’écrivain », un projet auquel ils travaillent depuis plus de quinze ans et qui trouve enfin une réalité visible et concrète à l’espace André Malraux à Colmar. Construite en bois, à l’image de la forme elliptique du cerveau, celle-ci est recouverte à l’extérieur de couvertures de survie. À l’intérieur, une double projection de films de voyages de l’écrivain, visibles aussi de l’extérieur, entraîne le visiteur à une lente remontée dans le temps, ainsi que le suscitent à l’étage une bibliothèque laissée à libre consultation et une grande table de travail. Comme une chambre mentale, à la fois dans le temps et hors du temps.

« Anne & Patrick Poirier », COLMAR (68), espace André Malraux, 4 rue Rapp, tél. 03 89 24 28 73, 9 juillet-9 octobre.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°572 du 1 septembre 2005, avec le titre suivant : Les Poirier, la mémoire architecte

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