Dimanche 21 octobre 2018

La Gibbs Farm Sculpter le paysage

Par Pascaline Vallée · L'ŒIL

Le 24 juin 2016 - 1056 mots

En Nouvelle-Zélande, le milliardaire Alan Gibbs constitue dans son domaine une collection unique de sculptures. Toutes monumentales, elles sont pour la plupart créées directement pour le lieu, un paysage de plus de 400 hectares modelé au fil des ans.

Il y a sans doute un seul endroit sur terre où l’on peut voir se côtoyer des œuvres monumentales d’artistes internationaux et des animaux exotiques. En Nouvelle-Zélande, à une heure de la capitale économique Auckland, Alan Gibbs provoque ces rencontres sur sa propriété, la Gibbs Farm. Ici, rien n’est habituel au regard, ni la présence d’autant de sculptures gigantesques, ni la proximité de girafes, autruches ou yacks de toutes sortes, ni encore l’étendue de l’horizon, ouvert côté ouest sur l’immense port naturel de Kaipara.

En 1991, lorsqu’il achète une ferme à l’abandon, sa seule envie est de pouvoir y passer des week-ends amusants. Un an plus tard, il commande sa première sculpture. Depuis, Alan Gibbs a acquis vingt-sept pièces ambitieuses, dont le seul point commun est de lui plaire. Adepte de la surprise visuelle, il demande aux artistes de repousser leurs propres limites et de créer à la mesure de ces quelque quatre cents hectares de collines et de lacs. Richard Serra, Anish Kapoor, Bernar Venet, Andy Goldsworthy, Daniel Buren, Marijke de Goey, Zhan Wang, etc. ont répondu à la proposition, tout comme des artistes néo-zélandais tels Len Lye ou Bill Culbert. Chaque fois, l’artiste et le collectionneur choisissent ensemble l’emplacement de l’œuvre, parcourant le domaine de long en large à la recherche de la combinaison qui créera la plus forte émotion esthétique. Du sommet des collines au sable du littoral, tous les espaces sont susceptibles d’en accueillir une.

À 76 ans, Alan Gibbs continue de partager son temps entre une vie d’homme d’affaires à Londres, des voyages à travers le monde et son pays natal. Si la Gibbs Farm ouvre presque chaque mois au public et régulièrement à des événements ou des programmes éducatifs, elle reste le terrain de jeu privé d’un homme qui modèle au fil des ans son propre paysage. « Je la vois comme une gigantesque sculpture, dont les arbres, la terre et les animaux font partie », raconte-t-il. Les yeux sur l’étendue d’eau en contrebas, d’où jaillissent les Arches d’Andy Goldsworthy, il ajoute : « Il y a ici des lumières magnifiques. Les matins brumeux, les changements de temps sont très beaux. Sur le sable humide, le ciel et les nuages se reflètent de manière extraordinaires. C’est aussi une belle et grande peinture qui change tout le temps. » 

1 - Richard Serra, "Te Tuhirangi Contour", 1999-2001
La présence de cette œuvre montre le goût d’Alan Gibbs pour l’art minimaliste, avec la Pyramid (Keystone NZ) de Sol LeWitt et d’autres pièces influencées par ce courant né dans les années 1960 aux États-Unis. C’est aussi l’une des sculptures dont la conception a été la plus longue : des discussions initiales à l’installation de ces
56 plaques d’acier de 650 tonnes, il a fallu 5 ans pour faire le compromis entre ambition et faisabilité. Aujourd’hui, elle se dresse avec évidence. Et pour cause, sa ligne est dictée par la forme du terrain. Frappé par les multiples ondulations des collines, Richard Serra a choisi de suivre une courbe de niveau, afin de permettre au visiteur de mieux voir le paysage sur lequel il est invité à marcher. Comme dans l’industrie, l’artiste utilise l’acier pour ses caractéristiques physiques, son poids, sa masse, qui en font un élément minéral, ancré là comme un rocher qui subit le passage du temps.

2 - Anish Kapoor, "Dismemberment, Site 1", 2009
S’il ne court pas les expositions, Alan Gibbs suit une vingtaine d’artistes, dont Anish Kapoor, Anglais né en Inde, reconnu sur la scène internationale pour ses sculptures aux formes inédites. Lorsque le collectionneur découvre Marsyas à la Tate Modern de Londres en 2002, il comprend que l’artiste pourra créer une œuvre à l’échelle de son domaine. Bien qu’inédite, celle-ci reprend les thèmes chers à Anish Kapoor : forme organique, à la fois féminine et masculine, ce « muscle géant » se considère comme un membre mis à vif du paysage-corps qui l’entoure. Dans cet endroit très exposé au vent, la membrane en PVC rouge s’anime comme celle d’un muscle. Aux deux extrémités, une ellipse verticale répond à une ellipse horizontale. Tranchant une colline, la sculpture ne peut pas être vue dans son ensemble depuis le sol. Il faut en faire le tour, passer dessous, la traverser du regard. Des dimensions titanesques qui lui donnent un aspect mythologique et surréel.


3 - Neil Dawson, "Horizons", 1994
Parmi les premières sculptures installées sur la Gibbs Farm, Horizons est aussi la plus populaire auprès du public. Comme tout droit sortie d’un dessin animé, elle dessine les plis d’un tissu, maintenu dans un équilibre harmonieux par un vent mystérieux. Située sur l’un des plus hauts points du domaine, elle encadre, selon l’endroit où l’on se place, le ciel, ou, en contrebas, les arbres et les animaux alentour. Elle souligne ainsi le changement perpétuel de ces éléments naturels, tandis que ses traits d’acier, plantés dans la terre, ne bougent pas. Artiste néo-zélandais, Neil Dawson est connu pour ses grandes sculptures suspendues, visibles dans les espaces publics, notamment en Nouvelle-Zélande, en Australie ou en Angleterre. En 1989, son Globe ornait le parvis du Centre Pompidou à Paris pour les « Magiciens de la Terre », première exposition d’envergure à mettre en valeur des artistes non-occidentaux.


4 - Maya Lin, "A Fold in the Field", 2013
Auteur de trois Wavefields (« champs de vagues ») ou de sculptures utilisant la topographie d’un lieu, l’artiste et architecte américaine Maya Lin voit le paysage à la fois comme un contexte et comme une source d’inspiration. Sa manière de transformer l’espace lui-même par ses créations ne pouvait que séduire Alan Gibbs, qui n’hésite pas à faire creuser des lacs ou des marais ou encore à niveler les collines de son domaine. Sur la plaine côtière, Maya Lin a conçu cinq monticules, qui évoquent à la fois les vagues toutes proches modelant le littoral et le glissement inévitable des pentes de terre vers la mer. Ce gigantesque « pli dans le terrain », qui culmine à 11,5 m, rappelle les forces qui agissent sur la nature. Son pouvoir évocateur est renforcé de manière théâtrale par un jeu de lumière : matin et soir, chaque colline projette son ombre sur les suivantes, créant un jeu de couleurs en mouvement.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°692 du 1 juillet 2016, avec le titre suivant : La Gibbs Farm Sculpter le paysage

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