Kusama et ses pois

L’artiste japonaise déploie ses environnements à Dijon

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 25 février 2008

Artiste mystérieuse et obsessionnelle, Yayoi Kusama a construit depuis les années soixante, aux États-Unis et au Japon, une œuvre qui joue sur les accumulations, les reflets, les environnements... Rarement montré en France, son travail bénéficie aujourd’hui d’une importante exposition à Dijon, dans les deux espaces du Consortium et de L’Usine. La manifestation se déplacera ensuite à Paris (Maison de la culture du Japon) et à Toulouse (les Abattoirs).

DIJON - Il faut ouvrir la porte du Consortium et se glisser dans un long boyau à deux sorties, au sol et au plafond tout de rouge peints, aux murs recouverts de miroirs convexes qui ne cessent de nous renvoyer notre propre image. Ce conduit vaginal et initiatique nous mène (ou, plus exactement, nous met) au monde, celui de Yayoi Kusama, artiste japonaise qui déploie depuis plus de quarante ans un univers fascinant et hypnotique, fait de pois, de couleurs, de formes organiques et anatomiques, sexuelles et sensuelles. L’un de ces orifices conduit le visiteur à la Kusama’s Usual Room, une pièce recouverte de pois, mobilier compris, d’autant plus visibles qu’ils sont éclairés par la seule lumière noire. Il faut alors rentrer dans une seconde salle, The Mirror Room, et s’avancer sur une jetée lancée au milieu d’un bassin. Des lampes colorées pendent du plafond, et des miroirs omniprésents multiplient à l’infini tout ce qui peuple ce petit espace cubique. Cet environnement, l’un des clous de l’exposition, perturbe notre perception, annihile nos repères à tel point que certaines personnes perdent leur équilibre et se retrouvent à mettre un pied dans les eaux calmes du bassin !

La force de Yayoi Kusama réside justement dans sa faculté à nous plonger physiquement et mentalement dans son esthétique, à concevoir des environnements magiques qui gomment tout contexte extérieur, qui trouvent leur cohérence dans une démarche relevant à la fois de la nécessité intérieure et de la thérapie.

Messages d’amour et de paix
Fascinée par sa propre image, Kusama joue à profusion du miroir pour regarder son reflet se multiplier à l’infini, pour dépasser les arêtes de la vision univoque du monde réel. La notion même de l’unique (au moins au sens formel) disparaît de son univers au profit de l’accumulation, des pois, des points de vue, des réflexions... À L’Usine, le second espace du Consortium, l’artiste présente à l’entrée un cœur lumineux dont le miroir démultiplie tout ce qui s’y reflète. Cette pièce fait écho aux messages d’amour et de paix que l’artiste a abondamment diffusés, notamment à travers de multiples performances. Plus loin, une salle entière est recouverte de boules réfléchissantes, la réinterprétation d’une pièce que Kusama a montrée en 1966 à la Biennale de Venise. Ici pourtant, avec l’éclairage néon et l’aspect gris-miroir des boules, l’œuvre rappelle nombre de productions contemporaines de plus jeunes, au moins au niveau formel, comme l’installation de Claude Lévêque au Creux de l’Enfer à Thiers l’été dernier. Âgée aujourd’hui de soixante et onze ans, Kusama nous offre ainsi quelques “résonances”, selon le terme de Xavier Douroux, l’un des commissaires de l’exposition.

La force de la manifestation qui, pour une artiste de cet âge et de cette importance, aurait pu se présenter sous la forme d’une simple rétrospective, est d’avoir su se dégager d’une pure logique muséale et de proposer un vrai projet de centre d’art, ce qu’est Le Consortium. Le temps et l’énergie n’ont pas été comptés pour impliquer l’artiste dans cette démarche, malgré sa santé pour le moins délicate, pour la motiver à construire l’exposition et concevoir de nouvelles pièces. Tel est le cas, par exemple, de la dernière œuvre présentée à L’Usine, The Infinity Ladder, une échelle lumineuse qui naît dans un miroir pour mourir dans un autre. Loin de l’univers bouillonnant du Pachinko (Infinity Mirror Room), une pièce en forme de métaphore.

- YAYOI KUSAMA, jusqu’au 20 janvier, Le Consortium, 16 rue Quentin et L’Usine 37 rue de Longvic 21000 Dijon, tél. 03 80 68 45 55, tlj sauf lundi et dimanche 14h00-18h00

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°117 du 15 décembre 2000, avec le titre suivant : Kusama et ses pois

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