« J’achète l’objet, non l’image »

Manfred Heiting parle de sa collection

Par Emmanuel Fessy · Le Journal des Arts

Le 7 novembre 1997 - 1296 mots

Né en Allemagne, âgé de 54 ans, Manfred Heiting, qui a rassemblé depuis 21 ans quelque 4 000 photographies allant des \"primitifs\" aux contemporains, est l’un des collectionneurs les plus reconnus. Sous le titre At the Still Point – titre également du premier volume reproduisant sa collection –, il exposera 26 images lors de \"Paris Photo\".

On attend généralement d’un collectionneur privé qu’il imprime une marque à sa collection, qu’il choisisse une direction, un thème ou une époque, à l’opposé d’un musée, qui se veut généraliste. Vous vous intéressez à l’histoire de la photographie : votre but serait-il d’ouvrir un Musée Manfred Heiting ?
Non. Chaque collectionneur a bien sûr son ego, mais le mien n’est pas de mettre mon nom sur un musée. Vous avez raison, le but supposé des musées est de bâtir une collection historique. Mais à cause du nombre important de personnes concernées, il leur est très difficile de rassembler sur une longue période une collection cohérente. Ils ont tous un peu de ceci, un peu de cela, parfois des images fantastiques. Peu de conservateurs ont une réelle connaissance du médium ; peu ont une approche cohérente recherchant à la fois les meilleurs photographes et les meilleurs tirages. ll y a plus d’historiens de l’art que de la photographie. Les collections dépendent aussi du pouvoir du directeur du département de la photographie, de son budget et des donations… Un musée refuserait-il 70 Man Ray, même si les tirages sont de mauvaise qualité ? Probablement pas. Ce musée aura donc dans sa collection ces épreuves et n’obtiendra jamais plus l’accord pour en acheter de meilleures.

À votre niveau, vous faites donc le travail des musées ?
Je ne suis en concurrence avec aucun musée, et ma collection n’est pas meilleure que celle d’une personne qui collectionne selon un thème fort ou un concept. Je crois que j’ai acquis les connaissances pour rassembler un aperçu majeur de l’histoire de la photographie. Si j’en avais les moyens, j’achèterais toute image qui me paraît essentielle, mais je ne le peux plus maintenant. Quand j’ai commencé à collectionner, j’achetais des images à 100 ou 500 marks, exceptionnellement à 5 000 marks. Mes Cindy Sherman valaient 500 dollars ; aujourd’hui, on ne trouve rien en dessous 30 000 dollars. Les tirages sont un peu plus grands, c’est tout… Ayant un parcours de graphiste, j’ai commencé par acheter des images des années vingt et trente, des maîtres américains et allemands comme Weston, Renger-Patzsch, Sander, Munkacsi, Moholy-Nagy et les images du Bauhaus en général, les Tchèques comme Drtikol, Sudek avec qui j’ai travaillé, puis les contemporains. Mon intérêt pour le XIXe est venu plus tardivement car je ne trouvais pas de tirages satisfaisants, jusqu’en 1980 où j’ai découvert une épreuve que je trouvais acceptable : un Baldus. J’ai commencé à étudier cette période, mais les livres sont souvent mal imprimés. Je suis alors allé voir des expositions.

Vous vous intéressez de plus en plus au XIXe siècle.
Oui, car c’est une aventure. On peut encore faire des découvertes, alors que pour le XXe siècle, tout est dans les expositions, les revues… Dans une vente publique, particulièrement en France, un anonyme peut devenir un Le Gray, pour pas si cher…

Considérez-vous votre collection comme achevée, puisque vous la publiez ?
Non. Si je trouve un meilleur tirage, j’essaie de vendre celui que j’ai pour en acheter un autre. Et l’histoire du XIXe n’est pas encore écrite, elle est d’une telle richesse.

Quels sont les critères qui vous décident à acheter une photographie ?
D’abord le photographe, puis l’image et enfin le tirage. J’achète le tirage, pas l’image. Je peux acquérir des livres pour avoir l’image, mais je collectionne des objets – le tirage photographique – et chaque tirage est différent. Parfois, si une image me convainc, je dois attendre longtemps pour trouver une épreuve parfaite et bien conservée. J’adore certains photographes dont je n’ai aucune image, comme Lartigue. J’ai des livres, alors pourquoi achèterais-je des tirages modernes ? Il y a des originaux sur le marché, mais ce ne sont pas forcément les images qui m’intéressent. Pour Cartier-Bresson, je ne collectionne pas ses tirages modernes, auxquels il attache peu d’importance, mais ses tirages de presse des années 1940 ou 50. N’oubliez pas une chose : tout a changé dans les années soixante-dix. Le meilleur tireur d’aujourd’hui n’obtiendra jamais un résultat équivalent à celui des années précédentes. Les procédés techniques n’existent malheureusement plus.

Comment avez-vous collectionné et comment jugez-vous le marché ?
Pendant dix ans, surtout auprès de photographes, puis auprès de galeries et en ventes publiques, car presque tous les photographes ont une galerie. Il est aussi devenu plus difficile de rencontrer les artistes ; des occasions de rencontre comme Arles ou la Photokina se sont dégradées. Le marché offre un très large spectre : de la camelote aux pièces “records”, qui ne sont pas achetées par des collectionneurs mais des spéculateurs. Beaucoup d’images viennent soudainement sur le marché parce qu’Elton John a payé un tirage 200 000 dollars ! Après la vente Anderson, à Londres, brusquement des Renger-Patzsch sont apparus.

Quels conseils donneriez-vous à un collectionneur ?
Chaque collectionneur sérieux doit connaître son domaine, sinon il sera déçu et vaincu. Il faut voir des expositions, regarder les originaux, regarder et regarder… Mais un jeune collectionneur n’a plus la chance que j’ai eue : grandir avec le marché.

Trois volumes pour une collection
Manfred Heiting était typographe avant d’entreprendre des études de graphisme. En 1965, il entre chez Polaroid et devient responsable, États-Unis mis à part, de la création des logos, de l’édition des brochures, des documents de communication, des expositions… Il noue une relation étroite avec Ansel Adams, qui était chargé de tester les films Polaroid : “C’est lui qui m’a appris à reconnaître un tirage parfait et comment le traiter, à ne pas recadrer les images�?. Il rencontre également d’autres photographes qui travaillent pour la firme : Kertész, Hockney, Mapplethorpe, Warhol… “C’était une époque merveilleuse�?. En 1976, il commence à collectionner et, parallèlement, met de l’ordre dans le fonds Polaroid. “Les images n’étaient pas classées, mais seulement mises de côté�?. Il décide de ce qui doit être conservé, et ainsi débute la collection Polaroid. En 1984, il rejoint American Express et dirige le magazine Expression jusqu’à sa suppression en 1993. Depuis 1994, il se consacre à des projets culturels et dirige à Amsterdam The Institute of Art Research, qui publie en particulier des Portfolio imprimés par jet d’encre, comprenant dix tirages et édités à 100 exemplaires au prix de 2 500 dollars. Trois sont parus : Blossfeldt, August Sander, Dieter Appelt. Il ambitionne de réunir sa collection en trois volumes imposants. Le premier paru – qui s’ouvre avec une photographie de 1852-53 d’Henri-Victor Regnaut (1810-1878), Sèvres, La Seine à Meudon, et se clôt avec Blind woman, New York (1916) de Paul Strand (1890-1976) – regroupe Baldus, Cuvelier, Le Gray, Nadar, Bellocq, Beato, Atget, Drtikol, Steichen, Stieglitz… Le deuxième ouvrage, qui doit paraître en mai, s’arrête à 1968, année de changement crucial, selon Manfred Heiting. Quant au troisième, “je donnerais la partie post-moderne de ma collection à un musée qui accepterait d’en publier le catalogue sous ma direction. Mais aujourd’hui, aucun musée n’y est prêt. Les deux premiers volumes m’ont coûté très cher, bien que je les aie édités tout seul. Si je les avais réalisés avec un éditeur, cela aurait coûté trois fois plus cher. Je viens du monde de l’édition ; je veux montrer ce que l’on peut faire, en particulier avec le XIXe, obtenir toutes les variations de brun, de jaune, de gris. Le premier volume est d’une impression conventionnelle, le second sera meilleur. Orsay, la Bibliothèque nationale ont des richesses exceptionnelles. Ils devraient publier leurs fonds, comme l’a fait le Musée national d’art moderne du Centre Pompidou, le public les apprécierait mieux�?.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°47 du 7 novembre 1997, avec le titre suivant : « J’achète l’objet, non l’image »

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