Mercredi 24 février 2021

Art ancien

Grandissimo Mantegna

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 1 octobre 2008 - 1210 mots

Le Musée du Louvre offre au maître du Quattrocento une rétrospective aussi érudite qu’éblouissante. L’exposition retrace toute la carrière du peintre obsédé par la perspective.

Attendue depuis des années, la rétrospective consacrée à Andrea Mantegna (1431-1506) concoctée par le Musée du Louvre est à la hauteur des plus hautes espérances. Aussi érudite qu’accessible au public, elle met en exergue les grandes caractéristiques de l’artiste – sa fascination pour l’Antiquité et les éléments de la nature, son obsession de la perspective, sa passion des lettres – tout en offrant une lecture renouvelée de son œuvre. Un cap supplémentaire est ainsi franchi après l’exposition de 1961 à Mantoue et celle de 1992 à Londres puis New York, sans oublier les différentes présentations monographiques organisées en 2006 à l’occasion du 500e anniversaire de sa mort, à Mantoue, Cordoue et Vérone. Avec les peintures conservées au Louvre – un fonds remarquable embrassant l’ensemble de la carrière du peintre –, mais aussi au Musée des beaux-arts de Tours et au Musée Jacquemart-André, à Paris, la France possède la plus belle collection de Mantegna hors d’Italie. « La rétrospective Mantegna s’est ainsi imposée d’elle-même », explique Dominique Thiébaut, conservatrice au Musée du Louvre et commissaire de la manifestation. « L’idée m’accompagnait depuis mon entrée au département des Peintures [au début des années 1970], mais c’est un projet qu’il fallait porter à maturation. Il a vraiment pris corps à la fin des années 1990 où j’ai commencé à solliciter des prêts ». L’entreprise a pris une nouvelle ampleur avec les travaux de l’historien et co-commissaire de la manifestation Giovanni Agosti, réunis dans un opus paru en Italie en 2005 (voir notice), véritable « modèle d’histoire de l’art » selon la conservatrice. Outre un travail scientifique d’une rigueur extrême – Agosti a épluché plus de huit cents documents, archives et sources littéraires de la fin des années 1440 jusqu’aux années 1550 –, sa vision « poétique » et « chaleureuse » a servi de fil conducteur à l’exposition. « C’est un artiste qui cherche à cacher ses sentiments, mais certains détails montrent qu’il n’a pas réussi à ensevelir son cœur. Nous voulons montrer qu’il y a beaucoup d’émotion dans l’œuvre de Mantegna », explique l’historien.

Divisé en dix grandes sections, le parcours suit une trame chronologique. Une véritable gageure pour les commissaires car, si l’œuvre de Mantegna pose peu de problèmes d’attribution – sauf pour les tableaux en mauvais état de conservation –, il en est tout autrement de sa chronologie : très peu de peintures sont datées et l’évolution de son style est difficile à cerner au fil de cette longue carrière. Celle-ci démarre à Padoue, dans l’extraordinaire effervescence artistique des années 1450, comme l’illustrent les premières œuvres exposées, signées Mantegna, mais aussi Francesco Squarcione, son père adoptif, Marco Zoppo ou Giorgio Schiavone. Une des grandes réussites du Louvre tient à l’évocation du contexte artistique de l’époque et la confrontation de Mantegna avec ses contemporains. Parmi eux, Giovanni Bellini, dont il devient le beau-frère en 1453, s’apparentant ainsi au plus important atelier de Venise. La Vierge et l’Enfant entre saint Jérôme et saint Louis de Toulouse (vers 1544) du Musée Jacquemart-André – attribué à Mantegna après avoir été considéré comme provenant de son atelier, ou peint par Bellini – témoigne de la contiguïté entre les deux artistes. Et ce n’est pas un hasard si un lavis de Bellini, La Crucifixion, accompagne la prédelle du triptyque pour le maître-autel de l’église bénédictine San Zeno à Vérone dont Mantegna reçoit la commande en 1456. Les trois panneaux qui la composent, La Crucifixion, du Musée du Louvre, la Prière au Jardin des Oliviers et la Résurrection du Musée des beaux-arts de Tours, sont ici réunis et enrichis d’une Prière au Jardin des Oliviers prêtée par la National Gallery de Londres. À partir de 1460, appelé à la Cour des Gonzague, Mantegna s’installe à Mantoue, où il s’attelle à la décoration de la chapelle du château San Giorgio. Seuls subsistent aujourd’hui trois panneaux conservés aux Offices de Florence (dont la Circoncision a fait le déplacement à Paris), La Mort de la Vierge (1460-1464) du Prado, à Madrid, et un fragment conservé à la Pinacothèque de Ferrare, Le Christ avec l’âme de la Vierge, tous deux présentés. Impossible, évidemment, de faire venir les peintures de la Chambre des Époux du Palazzo Ducale, réalisées de 1465 à 1474, pas plus que les vestiges du décor de la chapelle Ovetari aux Eremitani de Padoue (détruits en grande partie en 1944). Manque également à l’appel : le célèbre Christ Mort de Brera, que les commissaires n’ont même pas demandé, en raison de son état de fragilité.

Nombreuses collaborations
Dominique Thiébaut et Giovanni Agosti ont voulu mettre en lumière des aspects moins connus de l’œuvre de Mantegna comme ses talents de graveur sur cuivre et l’importance de ses collaborations avec les orfèvres, brodeurs, lissiers, auxquels il a fourni pléthores de dessins. Il y donne libre cours à son imagination à travers des scènes antiques à l’iconographie particulièrement complexe. « La manifestation montre au public les œuvres telles qu’on ne les voit jamais », ajoute Dominique Thiébaut. Ainsi libéré de son cadre, le grand Saint Sébastien du Louvre s’offre dans toute sa perspective. Malgré sa grande notoriété, le tableau reste mystérieux à bien des égards. Exécuté probablement en 1480-1481, il serait arrivé à Aigueperse, en Auvergne, dès le début des années 1480, à l’occasion du mariage de Gilbert de Bourbon-Montpensier, cousin du roi Louis XI, et de Chiara Gonzaga, fille du marquis Federico. D’habitude présentés en enfilade dans la Grande Galerie du Louvre, le Parnasse et Minerve chassant les Vices du jardin de la Vertu réalisés pour le Studiolo d’Isabelle d’Este, marquise de Mantoue, bénéficient eux aussi d’une présentation des plus soignées en retrouvant leur disposition d’origine, aux côtés des tableaux du Pérugin et de Costa. Conservé à Londres, le cycle des neuf Triomphes de César est évoqué par l’un d’entre eux, Les Porteurs de monnaies et de vases, qui quitte l’Angleterre pour la première fois depuis l’acquisition du cycle en 1630. L’accrochage du tableau, sa mise en lumière, le choix des associations artistiques le dévoilent sous un jour nouveau. D’habitude abordé sous le prisme de l’imagerie triomphale, le défilé de personnages qui suscita l’admiration de Poussin et Rubens, devient ce « crépuscule sans fin, sans nuit, sans ténèbres », que nous décrit Agosti, traversé par « un sentiment de vieillesse et de délabrement » d’un artiste qui doute de son avenir malgré son succès. « En travaillant pendant plusieurs années sur ce projet, nous avions très peur que la première partie soit éblouissante et que le visiteur soit déçu avec les œuvres de la fin de sa carrière, avoue Dominique Thiébaut. Or, de jour en jour, ses dernières peintures nous sont apparues éblouissantes, pleines d’émotion ». Le Corrège fait son apparition lors du dernier acte de cette somptueuse mise en scène ; Le Corrège qui se réclame de Mantegna mais, souligne Giovanni Agosti, « qui le trahit avec ses peintures sensuelles », épousant la « manière moderne » consacrant Léonard et Raphaël.

MANTEGNA

- Commissaires : Dominique Thiébaut, conservateur général au département des Peintures du Musée du Louvre ; Giovanni Agosti, professeur d’histoire de l’art moderne à l’Università Statale de Milan
- Nombre d’œuvres : 200

MANTEGNA (1431-1506), jusqu’au 5 janvier 2009, Musée du Louvre – Hall Napoléon, 75001 Paris, tél. 01 40 20 53 17, www.louvre.fr, tlj sauf mardi, 9h-18h, samedi 9h-20h et mercredi et vendredi 9h-22h. Catalogue, éditions Hazan – Musée du Louvre, 480 p., 42 euros, ISBN 978-2-7541-0310-7. À lire aussi : Giovanni Agosti, Récit de Mantegna, éditions Hazan – Musée du Louvre, Paris, 2008 (2005 pour l’édition italienne), 132 p., 19 euros, ISBN 978-2-7541-0293-3.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°288 du 3 octobre 2008, avec le titre suivant : Grandissimo Mantegna

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