Graffitis et commandes publiques

La rue accueille toutes les formes d’expression

Le Journal des Arts

Le 30 janvier 1998 - 1500 mots

Affiches, graffitis, pochoirs, peintures, photographies, sérigraphies, projections de films, performances diverses, tracts… La rue accueille une grande variété d’expressions plastiques, spontanées ou commanditées : on y retrouve aussi bien des artistes partis à la rencontre d’un nouveau public que des talents en quête de reconnaissance. Par leur caractère non mercantile et parfois éphémère, ces interventions dispersées à travers l’espace urbain encouragent à rompre avec des attitudes de consommation passive.

“Le peintre doit descendre dans la rue, lancer des assauts contre les théâtres et introduire le coup de poing dans la bataille artistique”, proclamaient, dès 1911, les Futuristes. Il s’agissait alors de sortir des circuits traditionnels de l’art, jugés aliénants, et de multiplier les provocations envers une audience sclérosée, plutôt que de se rapprocher du grand public.

Aujourd’hui, la plupart des créateurs qui livrent leurs œuvres à l’espace urbain manifestent une réelle volonté d’appréhender la réalité la plus familière possible, d’en explorer les failles et de partager leur expérience avec le passant néophyte. Les frontières de l’art sont parfois difficiles à saisir dans ce domaine. Matthieu Laurette sillonne la France en camion et donne des conseils pratiques pour se faire rembourser ses achats en supermarché. Manfred Sterniakob attend les visiteurs à la sortie des galeries et discute avec eux de ce qu’ils ont vu. Le 20 décembre 1997, les galeries Valentin et Météo ont organisé une journée ponctuée de diverses actions dans les rues et dans les commerces du quartier Ledru-Rollin. La porte d’une boutique de gravure servait d’écran de projection à une vidéo réalisée par Isabelle Lévénez, tandis que les passants pouvaient regarder le film Vénus, de Brigitte Zieger, à travers la vitrine d’un salon de coiffure.

À chaque fois, ces manifestations s’accompagnent d’une modification de la réalité par l’introduction d’événements perturbateurs. L’emballage du Pont-Neuf en 1985, par Christo et Jeanne-Claude, induisait un nouveau regard sur un monument devenu banal aux yeux des Parisiens. Ce jeu de décalage avec le quotidien tend à devenir de plus en plus imperceptible. Pierre Huygue fait ainsi afficher des photographies d’ouvriers au travail ou de ménagère poussant son caddie, sur d’immenses panneaux urbains placés sur les lieux mêmes de la prise de vue. L’écart entre le temps réel et celui de l’image est infime, mais suffit à semer le doute et à interroger la réalité. Dans un esprit assez proche, Claire Dehove a parsemé le réseau publicitaire Dauphin de messages individualisés, mais sans objectif direct : “Elle m’a vu. Je suis sûr qu’elle m’a vu. Alerte rouge”, ou encore, à côté d’un feu rouge : “Tu t’allumes et tu passes”. Ces affiches créent une sorte de jeu de piste sans destination précise qui ponctue le cheminement du passant. Celui-ci est invité à relater ses impressions sur le site Internet de l’artiste. Bien que ces expériences découlent des “NI” placardés à travers la capitale par Tania Mouraud en 1977 – la jeune femme entendait réagir aux exhortations toujours positives et attractives de la publicité –, ils s’en éloignent par leur caractère moins conceptuel et plus communicatif.

Si les artistes contemporains qui descendent dans la rue partent d’une démarche assez intellectuelle, en revanche les graffiteurs restent beaucoup plus directement visuels. Leur art s’apparente à l’art populaire, bien que certains fassent carrière dans les circuits traditionnels de l’art, comme Basquiat, Futura 2000, Ernest Pignon Ernest ou Mesnager. La rue leur sert parfois de tremplin : Paella Chimicos se signale près des galeries d’art par ses affiches décorées de personnages à tête spiroïdale ; Speedy Graphito travaille de préférence sur les murs des agences de publicité et des journaux. Le graffiti est vieux comme le monde, et les techniques du pochoir, de l’affiche sauvage ou de la peinture au pinceau sont employées depuis des générations. Outre les silhouettes blanches peintes par Mesnager, les murs de Paris s’ornent des dessins de Speedy Graphito, des pochoirs poétiques de Miss-Tic, des sérigraphies d’Ernest Pignon Ernest, des grosses femmes peintes sur carton de Dominique Larrivaz et des savants pochoirs de Nice Art, Blek ou Jef Aérosol… Dans ce domaine, somme toute classique, le marqueur et la bombe aérosol ont apporté une véritable révolution.

Les “grafs” viennent des États-Unis. Au début des années soixante-dix, d’abord à Philadelphie puis à New York, les bandes rivales des différents quartiers marquaient leur territoire en signant leur nom à la bombe sur les murs, les toits et les métros. Peu à peu, les “tags” ont pris des dimensions impressionnantes, les lettres s’arrondissant en bulles et des éléments figuratifs, inspirés le plus souvent des personnages de “comics”, venant s’y insérer. Le graf devient, avec le rap et la breakdance, l’une des manifestations de la culture hip-hop. Des marchands, ainsi que quelques artistes américains comme Keith Haring, s’intéressent de près à ces créateurs underground, dont la rapidité d’exécution, la maîtrise technique et l’inventivité sont parfois admirables. Basquiat se retrouve ainsi propulsé sur la scène internationale grâce à ses graffitis, transférés de la brique à la toile. Certains graffeurs quittent alors la rue pour les galeries de l’East Village. D’autres refusent cette “récupération”, qu’ils jugent inconciliable avec l’idée de risque et de défi inhérente à leur pratique. Répandus dans toute l’Europe depuis le milieu des années quatre-vingt, les grafs semblent être, ces derniers temps, en perte de vitesse. On en voit toujours dans les terrains vagues, sur les murs de bâtiments désaffectés – comme dans le parking Mouton-Duvernet, à Paris, jamais terminé – et surtout en banlieue, le long des lignes du RER.

Traditionnellement combattus par l’État ou les collectivités locales, ces arts spontanés sont à présent parfois encouragés. La municipalité de Maisons-Alfort a ainsi fait appel à Tengo pour couvrir le mur d’un gymnase. Cependant, parce qu’elle obéit à d’autres contraintes et d’autres objectifs, la commande publique génère plutôt d’autres types de réalisations.

Animer la ville
Depuis les années soixante-dix, les peintures murales sont très employées pour revaloriser des murs décrépits ou animer des lieux anonymes et froids. L’approche diffère totalement de celle qui avait vu, dans le Mexique des années vingt, le développement des fresques narratives et colorées à la mission souvent éducative, dont Diego Rivera fut l’exemple le plus célèbre. La fonction actuelle des murs peints est essentiellement décorative. Le trompe-l’œil est souvent employé pour son pouvoir d’évasion, comme en témoigne le Blue Sky réalisé par Warren Johnson en 1975 sur une banque de Columbia, en Caroline du Nord. Le mur pignon est transformé en rocher, creusé par tunnel qui s’ouvre au fond sur des montagnes baignées par un lever de soleil. D’autres trompe-l’œil acceptent l’existence du mur, mais la détournent pour faire surgir, au-delà, un “ailleurs” meilleur : en 1979, Kenn White dévoile, derrière les briques grises de la façade d’un immeuble victorien de Londres, un pan de ciel bleu. Sur un mur de Berlin, la même année, Gert Neuhaus peint une gigantesque fermeture éclair qui s’ouvre sur un palais illusionniste.

En 1980, la Direction des Affaires culturelles à la Mairie de Paris a lancé un programme de décorations murales dont l’enjeu est “d’effacer une erreur esthétique, mais aussi d’ouvrir un champ à l’imaginaire où l’habitant du quartier se reconnaîtra”. Il n’est donc pas question de se lancer dans des expériences trop osées, ni de déplaire aux électeurs. Témoin, le grand coucher de soleil dans des teintes rosées et orangées, conçu par Folon au 182 rue Nationale dans le XIIIe arrondissement. À Paris d’ailleurs, parmi les 130 murs peints répertoriés, aucun n’a été commandé à des graffeurs, à l’exception d’une palissade de chantier éphémère. Plutôt qu’introduire l’art dans la rue, il s’agit clairement d’améliorer le cadre de vie des habitants. Plusieurs artistes, tels que Miotte, Boisrond ou Cueco, se sont néanmoins prêtés à l’expérience ; Rieti semble même en avoir fait sa spécialité, il n’est guère d’arrondissement où il ne soit présent. Au 52 rue de Belleville, dans le XXe, Ben, Le Gac, Marie Bourget et Jean-Max Albert se sont répartis la décoration d’une place et de deux pignons pour créer un ensemble étalé sur trois dimensions.

Des expériences ont également été lancées pour cacher les chantiers disgracieux dans les centres historiques. Depuis la réfection de l’Arc de Triomphe et de la Madeleine, certaines bâches de travaux ont été décorées. Actuellement, la façade du Palais ducal de Venise, sur la place Saint-Marc, est recouverte d’une bâche reproduisant à l’identique tous les détails de la façade et, dans la partie supérieure gauche, la Sala dello Scrutinio, à l’intérieur du palais.

Autre approche pour faire descendre l’art dans la rue, l’Académie nationale des arts de la rue a organisé l’été dernier, en collaboration avec la Direction des Musées de France, un “Musée d’affiches”. Le principe en était simple : remettre dans un lieu public par excellence les chefs-d’œuvre artistiques du domaine public. Sept tableaux d’Ingres, Delacroix, Manet, Cézanne, Van Gogh, Gauguin et Seurat ont été reproduits et affichés dans 70 villes de France. Les choix de l’opération – également liés à des problèmes de droits – restent très classiques. Les institutions semblent avoir du mal à allier pédagogie et innovation dans le domaine des arts de la rue.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°53 du 30 janvier 1998, avec le titre suivant : Graffitis et commandes publiques

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