Gauguin, un artiste seul au monde

Le Grand Palais lui rend hommage à travers une exposition de plus de deux cents numéros

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 24 octobre 2003 - 891 mots

A l’occasion du centenaire de la disparition de Paul Gauguin (1848-1903),
les Galeries nationales du Grand Palais rendent hommage à l’œuvre tahitien de l’artiste. Plus de 200 pièces – peintures, sculptures, photographies, manuscrits, gravures – nous plongent dans l’univers “sauvage”? du peintre.

 PARIS - En 1897, lors de son deuxième séjour à Tahiti, Paul Gauguin réalise D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?, tableau qu’il considère comme l’aboutissement de son art. “J’y ai mis là avant de mourir toute mon énergie, une telle passion douloureuse dans des circonstances terribles, et une vision tellement nette, sans corrections, que le hâtif disparaît, et que la vie en surgit”, explique-t-il dans une lettre adressée à son ami George Daniel de Monfreid (février 1898). Aujourd’hui conservée au Museum of Fine Art de Boston, la peinture est au cœur de la vaste exposition que le Grand Palais consacre à l’artiste et à son œuvre polynésien. Organisée autour des deux séjours consécutifs de Gauguin à Tahiti (1891-1893 et 1895-1901), puis aux îles Marquises (1901-1903), la manifestation explore les différentes sources d’inspiration de cette œuvre phare, et montre quels en furent les prolongements. Peintures, sculptures, objets d’art, gravures, dessins et manuscrits, parmi lesquels Noa Noa, l’Ancien Culte mahorie et le Cahier pour Aline, ont été réunis pour l’occasion. L’ensemble est accompagné de photographies d’époque : des clichés de paysages et d’habitants des mers du Sud, signés Paul-Émile Miot, Georges Spitz ou Henri Lemasson, dont Gauguin a repris certaines compositions (lire p. 9). En comparant les tableaux aux images qui les ont inspirés, l’exposition éclaire le visiteur sur le processus créatif de l’artiste, mais prend le risque de réduire une œuvre d’une infinie richesse à une simple comparaison photographie/peinture. Inévitablement, c’est l’Autoportrait au Christ jaune (1890-1891), dernier du genre avant son départ vers Tahiti, qui inaugure le parcours. Lui sont associés : une lettre dans laquelle Gauguin demande au ministre de l’Instruction publique de financer son voyage, une carte de la Polynésie, une photographie de Paul Gauguin en costume breton (1891) prise par Louis Maurice Boutet de Monvel, et deux reliefs sur bois réalisés en 1889 et 1890. Ce premier espace donne le ton d’une exposition qui s’attache aux différentes facettes du travail de l’artiste.

Travailler “en sauvage”
Dès 1888, Gauguin caresse le rêve de réaliser son “atelier des Tropiques” où il pourra enfin “travailler sérieusement en sauvage”. Après différents séjours à Pont-Aven, en Martinique puis en Arles, ponctués de retours à Paris, Gauguin s’embarque pour Tahiti en 1891. Pendant les premiers mois, il réalise surtout des études et des dessins, cherchant à s’immerger dans ce monde “primitif”. Puis il reprend ses pinceaux et exécute des portraits comme Vahine no te tiare (La Femme à la fleur), des paysages tel Matamoe (Le Paysage aux paons) ou des scènes de la vie quotidienne à l’image du Repas (ou Les Bananes). Les années 1891-1893 voient naître les célébrissimes Femmes de Tahiti (Sur la plage, 1891), Vahine no te vi (Femme au mongo, 1892), Pastorales tahitiennes (1893) ou encore Manaò tupapaú (L’esprit des morts veille), où Gauguin représente sa jeune maîtresse Teha’amana hantée par ses ancêtres. Sa production sculpturale est également mise en exergue avec Idole à la coquille (1892), L’Après-midi d’un faune (1892), Ina et Fatou (1893) et d’autres statues réalisées en ronde bosse dans du bois de toa ou de tamanu.
Gauguin effectue un bref retour à Paris en 1893, où il expose chez Durand-Ruel et consacre une grande part de son temps à son manuscrit Noa Noa. En 1895, il quitte définitivement la France pour rejoindre Papeete et, deux ans plus tard, commence à travailler à son œuvre ultime, D’où venons-nous ?, qui, selon ses propres termes, “dépasse en valeur toutes les précédentes”. La toile est expédiée à Paris et exposée chez Vollard en 1898, avec huit tableaux qui lui sont intimement liés. Parmi eux, Vairumati reproduit la jeune femme à demi nue de D’où venons-nous ? (partie gauche), tandis que Te bourao est un étrange paysage inspiré du grand arbre de la composition de 1898. Aux couleurs froides de ce dernier semblent répondre les teintes vives de Femme tahitienne ou de La Récolte. Un ensemble exceptionnel que le Grand Palais nous restitue aujourd’hui.
Les œuvres postérieures peuvent, par certains aspects, être considérées comme le prolongement de D’où venons-nous ? Ainsi de Faa iheihe (Pastorale tahitienne), dont on retrouve les personnages (le cavalier ou les femmes portant des fleurs) dans d’autres tableaux comme Le Cheval blanc ou l’énigmatique Rupe rupe (La Cueillette de fruits).
En septembre 1901, Gauguin quitte Tahiti et rejoint l’île d’Hiva Oa, où il achète un terrain pour y construire sa “Maison du Jouir”. “Ici la poésie se dégage toute seule et il suffit de se laisser aller au rêve en peignant pour la suggérer. Je demande seulement deux années de santé et pas trop de tracas d’argent […] pour arriver à une certaine maturité dans mon art.” Deux ans, pas un de plus, pour exécuter Et l’or de leur corps, Cavaliers sur la plage, Contes barbares… L’artiste s’éteint le 8 mai 1903, seul au monde.

GAUGUIN-TAHITI – L’ATELIER DES TROPIQUES

Jusqu’au 19 janvier 2004, Galeries nationales du Grand Palais, 75008 Paris, tél. 01 44 13 17 17, tlj sauf mardi et le 25 décembre, 10h-20h et 22h le mercredi. Catalogue, RMN, 381 p., 45 euros ; hors-série de L’Œil, Gauguin à Tahiti, 66 p., 8,50 euros.

“L’atelier des Tropiques”? en 10 dates

1891 : Premier voyage à Tahiti. 9 septembre 1895 : Retour à Papeete. 1892 : Gauguin a terminé 32 tableaux ; l’inventaire est dressé dans le Carnet de Tahiti. Son premier tableau tahitien Vahine no te tiare est exposé à Paris. 1893 : Gauguin revient à Paris et expose, en novembre, à la galerie Durand-Ruel. 9 septembre 1895 : Retour à Papeete. 1897 : Après un séjour à l’hôpital, il commence à travailler à D’où venons-nous ? 17 nov.-10 déc. 1898 : Exposition de D’où venons-nous ? à la galerie Vollard. 1er mai 1901 : Publication de Noa Noa. 10 septembre 1901 : Gauguin quitte Tahiti pour les Marquises. 8 mai 1903 : Décès de l’artiste dans sa “Maison du Jouir”?, sur l’île d’Hiva Oa.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°179 du 24 octobre 2003, avec le titre suivant : Gauguin, un artiste seul au monde

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