Samedi 17 février 2018

Gaston Chaissac - Le marginal érigé en exemple

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 18 décembre 2009

Inclassable, rebelle à toute forme d’art figé, Gaston Chaissac a développé une œuvre singulière qui n’a jamais cessé de susciter intérêt et curiosité. À Grenoble, l’exposition « Gaston Chaissac, poète rustique et peintre moderne » fait l’éloge de la liberté en art.

Au seul nom de Chaissac surgit tout un monde de figures, colorées et simplistes, drolatiques et festives, dont l’allure générale renvoie bien plus à un dessin d’enfant qu’à toute référence culturelle savante. Quelque chose de singulier les caractérise, qui balance entre le naïf, le cocasse et le dérisoire. Quelque chose de déroutant et de touchant qui confère à ces figures une qualité certaine, mais dont on ne saurait dire si elles procèdent d’une habile pirouette ou d’une authentique démarche de création. Il suffit toutefois d’entrer dans son monde pour mesurer combien Chaissac est un immense et prolixe artiste, à l’instar de Picasso qu’il portait au plus haut.

D’origine modeste, Gaston Chaissac est né à Avallon, dans l’Yonne, en 1910, et mort à La Roche-sur-Yon, en Vendée, cinquante-quatre ans plus tard. Après une enfance bousculée par le divorce de ses parents, puis l’internement de l’un de ses frères, et après avoir tenté divers petits boulots, Chaissac qui se sent très attiré par l’ésotérisme trouve dans la création une raison d’être.

Premiers dessins en sanatorium
À Paris en 1936-1937, sa rencontre avec Otto Freundlich est déterminante, tout comme celle d’Albert Gleizes l’année suivante. Encouragé par eux et malgré une constitution physique très fragile qui l’oblige à un séjour en sanatorium – il a un début de tuberculose fibreuse –, il dessine et peint sans arrêt.

Soucieux de « l’idée première ensevelie sous les dogmes », thème consubstantiel à son œuvre, Chaissac multiplie encres et gouaches. Dès ses débuts – il fait en 1938 sa première exposition personnelle à la galerie Gerbo –, son art témoigne d’un goût prononcé pour la ligne ; sinueuse ou brisée, elle cerne et cloisonne de traits noirs des formes imbriquées à partir du motif de la « bête », forme monstrueuse d’où surgiront plus tard des visages.
 
Finalement guéri et transféré dans un centre de rééducation en Dordogne, il consacre beaucoup de son temps à écrire tant des lettres que des contes ou des histoires morales. S’il y rencontre Camille Guibert, sa future femme, les temps ne sont pas encore à la vie de couple et, au début des années 1940, Chaissac qui fréquente assidûment Gleizes fait connaissance avec l’intelligentsia artistique du moment.

À partir de l’automne 1943, Chaissac devenu père s’installe avec sa femme et sa fille à Boulogne, un petit village dans le bocage vendéen où celle-ci est institutrice. Il entame alors vraiment sa carrière d’artiste, expose au Salon des indépendants puis des surindépendants, rencontre Jean Paulhan, échange avec Raymond Queneau. À l’écart du microcosme parisien avec lequel il ne se sent pas à l’aise, il produit en 1946 une sorte de manifeste revendiquant une « peinture rustique moderne ».
 
En décembre de cette année-là, Chaissac entame une relation épistolaire avec Dubuffet qu’il ne rencontre que l’année suivante, à l’occasion de l’organisation d’une exposition de ses travaux par ce dernier à la galerie Arc-en-Ciel. Le fiasco qu’il essuie n’est que le début de l’isolement dans lequel il va peu à peu se retrouver et qu’accentue le déménagement de la famille à Sainte-Florence-de-l’Oie, une petite bourgade voisine de Boulogne qui se montre d’emblée hostile à l’égard de l’artiste.

À l’écart de l’Art brut de Dubuffet
D’une sensibilité à fleur de peau, Chaissac se réfugie plus que jamais dans l’acte créateur : après une première période figurative extrêmement simplifiée – dont une Crucifixion (1948) témoigne de la profonde tristesse qui est la sienne –, il multiplie ses échanges épistolaires, réalise toute une série de dessins à base d’écritures et entame de nouveaux tableaux abstraits aux motifs floraux.
 
S’il participe à l’exposition « L’Art brut préféré aux arts culturels », organisée par la galerie Drouin en 1949, Chaissac se tient soigneusement à distance de la Compagnie de l’Art brut créée par Dubuffet un an avant. Fort d’un esprit d’indépendance qui le préserve de toute déviance, Gaston Chaissac suit son bonhomme de chemin et publie en 1951 chez Gallimard Hippobosque au bocage, sélection de lettres à Paulhan, Queneau, Dubuffet, Tapié et les autres, où l’écrit forme souvent l’image.

Farouchement indépendant, l’artiste organise en 1954 à l’école de Sainte-Florence une exposition rétrospective de quelque deux cent cinquante de ses œuvres. Il y présente notamment un ensemble d’objets de récupération recyclés et peints qui jouent de toutes les métamorphoses : d’un couvercle de lessiveuse, il fait une tête stupéfaite ; d’un bidon, un masque aux allures martiales, etc.
 
Si Chaissac fait preuve d’une incroyable invention plastique, la diffusion de son art reste toutefois très confidentielle et il lui faut attendre encore de nombreuses années avant que l’on ne s’intéresse vraiment à son travail. C’est le cas à partir de 1960 des galeries Pagani à Milan, Iris Clert à Paris et Cordier à New York, du collectionneur américain Morton Neumann.

Et pourtant, il suffit à Gaston Chaissac de se saisir d’une souche d’arbre, d’une vannerie, d’un morceau de tôle, d’un débris de vaisselle, de jouer d’une lézarde dans un mur, de l’empreinte d’un détritus, pour faire surgir tout un monde épaté et épatant. Il lui suffit de coller quelques bouts de papiers de tapisseries pour révéler en surface toutes sortes de figures vives et colorées. Il lui suffit d’un rien, une planche mal équarrie par exemple, pour l’ériger en un totem inédit, tout à la fois « rustique et moderne ». Protéiforme, son œuvre connaîtra au fil des ans non seulement un succès croissant, mais s’imposera en modèle d’une liberté toujours enviée.

Biographie

1910
Naît à Avallon (89).

1937
Freundlich l’encourage dans ses créations.

1938
Freundlich et Gleizes lui organisent une exposition à Paris.

1943
S’installe à Boulogne (85).

1946
Revendique une « peinture rustique moderne ».

1947
Échec de l’exposition organisée par Paulhan et Dubuffet.

1948
À Sainte-Florence-de-l’Oie (85), son isolement s’accentue.

1951
Publie Hippobosque au bocage.

1954
Rétrospective de ses propres œuvres à l’école de Sainte-Florence.

1964
Décède à La Roche-sur-Yon (85).

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°620 du 1 janvier 2010, avec le titre suivant : Gaston Chaissac - Le marginal érigé en exemple

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