G. Moreau

Un saint Jérôme très fin de siècle

Par Colin Lemoine · L'ŒIL

Le 4 décembre 2007 - 673 mots

Symbolique, classique, romantique, Gustave Moreau cristallisa des épithètes dont la diversité s’accorderait autour d’un dénominateur commun”‰: l’élégance d’un art sophistiqué.

L’exégèse et la critique d’art ont longtemps échoué à catégoriser la production de Moreau dont l’éclectisme raffiné et la science des emprunts ne souffraient d’aucune étiquette valable. Mythologie et religion, huiles et aquarelles : sa production féconde se déroba à toute systématisation tant l’artiste sut transfigurer des thèmes et techniques en les assimilant au terme d’une digestion toute personnelle, à laquelle d’aucuns reprochèrent d’être trop littéraire.
Aussi, tenter de percer les arcanes d’un art tenu pour impénétrable et intellectuel pourrait être une entreprise des plus complexes. Sise au musée Gustave Moreau, une exposition s’appliquant à interroger les liens qu’entretint son hôte avec Huysmans s’avère être l’occasion rêvée de relire les pages essentielles de la production d’un artiste multiforme et décisif à l’égard de la modernité.

L’apprentissage
En cette première moitié du XIXe siècle, l’initiation liminaire à toute grande carrière esthétique est relativement normée, voire normative. Ainsi, les débuts de Gustave Moreau (1826-1898) semblent se conformer à ceux des peintres de sa génération. Pour pouvoir pousser les portes de la renommée, il convient de se munir des clefs d’une culture classique intransigeante. L’on doit à son père architecte Louis Moreau de les lui avoir confiées. Pour pouvoir ouvrir celles de la gloire, un précieux sésame est obligatoire : le voyage en Italie. La Péninsule, lors d’un premier voyage en 1841, lui fournit en effet une éducation visuelle qu’aucun maître ne saura lui révéler, pas même le décorateur François-Édouard Picot, chez qui le jeune Moreau fait ses premières gammes. Aussi, puisque les portes du prix de Rome se déroberont invariablement, c’est directement dans la Ville éternelle, puis bientôt à Florence et Venise en 1857 et 1858, que l’artiste va chercher la reconnaissance afin de nourrir son répertoire de la leçon des Anciens, de Carpaccio à Corrège en passant par Michel-Ange.
En 1851, la rencontre avec Chassériau (1819-1856) lui permet d’ajouter à la rigueur classique et intellectuelle de ses compositions une virtuosité mâtinée d’un orientalisme fait de fastes, de pourpres et d’ors. Remarquables, les envois de Moreau sont rapidement remarqués, tantôt loués tantôt conspués par une critique peu amène envers un « contemporain capital » qui, reclus dans son atelier, crée secrètement une syntaxe élaborée...

La transgression
Les soixante-dix pièces exposées pour la présente exposition l’attestent : le talent et la maîtrise de Moreau le rangent parmi les plus grands coloristes et dessinateurs de son temps. Et si Galatée (1880), Hélène (1880) ou Salomé (1876) trahissent une « sensibilité exaspérée nerveuse », elles auraient pu rester les simples « féeries écloses dans le cerveau d’un mangeur d’opium »...
L’ésotérisme savant des sujets mythologiques, la pureté linéaire des formes, les audaces chromatiques deviennent rapidement pour ses pairs les preuves irréfutables et presque merveilleuses d’un génie surplombant la création depuis sa tour d’ivoire du 14, rue de La Rochefoucauld, l’adresse de l’actuel musée dont on mesure aujourd’hui le charme geôlier. Bien que vivant dans une réclusion volontaire l’apparentant à un saint Jérôme moderne, Moreau, cet « abstracteur de joies voluptueuses et de douleurs », a bientôt l’honneur et le bonheur de professer, de 1892 à sa mort, ses leçons à l’École des beaux-arts.
Matisse, Rouault, Marquet ou Manguin : la liste de ses jeunes élèves peut stupéfier. Elle ne résulte pourtant que de l’essaimage logique d’un artiste qui, transporté par une Italie et un Orient revisités, s’enivra des parfums capiteux d’un art « fin de siècle », laissant aux autres le soin de les mettre en bouteille et d’inscrire sur l’étiquette ce nom curieux : fauvisme.

Biographie

1826 Naissance de Gustave Moreau à Paris. 1848 Naissance de Charles-Marie-Georges Huysmans à Paris. 1853 Moreau expose au Salon Le Cantique des Cantiques. 1867 Huysmans publie sa première chronique d’art « Les Paysagistes contemporains. » 1880 Émerveillé par Hélène et Galatée, Huysmans fait l’éloge de Moreau. 1884 Publication du roman À rebours de Huysmans. 1885 Unique rencontre entre les deux artistes. 1898 Moreau décède à Paris, des suites d’un cancer de l’estomac. 1907 Huysmans s’éteint à son domicile parisien.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°597 du 1 décembre 2007, avec le titre suivant : G. Moreau

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