ENTRETIEN

Francesco Vezzoli, artiste : « la télé a produit des émissions libres, surréalistes »

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 21 juin 2017 - 917 mots

Comme des millions d’Italiens, l’artiste est un enfant de la télé. Il reconnaît aux programmes de la Rai un rôle éducatif, politique et une émulation artistique.

À la Fondation Prada, à Milan, Francesco Vezzoli, né en 1971, replonge dans la télé italienne des années 1970 à laquelle il confronte l’art de l’époque. À la parole des artistes eux-mêmes succèdent les combats politiques et la noirceur d’une période marquée par le terrorisme, ainsi qu’une industrie du divertissement décomplexée : intelligent et décapant.

Quelle est la genèse de cette exposition et pourquoi ce focus spécifique sur les années 1970 ? Nous vivons dans une période d’expositions très impersonnelles, de blockbusters : Matisse, j’aime Matisse, nous aimons Matisse, mais bon ! Il s’agit là d’une exposition très personnelle, ce qui est très clair dans le titre (« Francesco Vezzoli regarde la Rai »). Cette période était celle de mon enfance et ces images ont eu un grand impact sur mon imagination. Mais ce n’était pas suffisant pour imposer à Monsieur et Madame Prada 5 000 mètres carrés de Raffaella Carrà et d’autres. J’ai une théorie qui est que la télé du bloc de l’Est avait des libertés très étroites et que la télé américaine était très commerciale, avec les soap operas notamment. Et je pense que la télé d’Europe continentale était, elle, très spécifique et – en Italie en particulier – a eu la chance de produire des émissions incroyablement anarchiques, libres, surréalistes. J’ai pensé qu’il serait intéressant de montrer à mon pays et au monde entier ce moment punk de notre histoire. Pour moi, le but n’était pas d’aller dans les archives de la Rai chercher les rushs d’un philosophe français difficile, qui a prononcé cinq mots et que dix personnes ont vu ; ce serait un grand jeu pour les élites qui ne m’intéresse pas. L’idée était de montrer autant que possible des programmes, des expériences, qui ont été vus par des millions de gens. Ce qui prime là, c’est l’aspect politique, pas idéologique, mais bien politique, dans le sens qu’à ce niveau-là, la télé communique avec la nation, car certaines émissions ont été vues par trente millions de téléspectateurs.

Lorsque vous évoquez un « caractère anarchique et révolutionnaire » de la télé italienne, quelle a été pour vous la révolution apportée à cette époque ?
La révolution, c’est par exemple l’intervention de femmes très autonomes et indépendantes. Le féminisme a été très critique là-dessus, mais je crois que si vous regardez cela aujourd’hui, vous voyez que les femmes avaient un contrôle total de leur corps. On montrait la Cicciolina à 21 heures ! C’était très libre et fou, révolutionnaire dans le sens ou cela donnait au public quelque chose qu’il n’attendait pas et auquel il n’était pas préparé. Il y a eu des épisodes de censure aussi. Il y avait un programme fantastique, qui traitait d’une prostituée française, de sa vie ; c’était un documentaire dingue, où elle recevait des coups de fils qui décrivaient les désirs des clients. Et cette autre émission semblable à « Late Show with David Letterman », mais faite par une femme, Adriana Asti, avec des questions incroyablement embarrassantes. Ce ne sont que quelques exemples mais, une fois encore, amener cela chez des millions de gens sans annonce préalable c’est incroyablement puissant. Aujourd’hui la télé est à la demande. « Vous aimez House of Cards, pourquoi ne regardez-vous pas Scandal ? » Mais la dynamique psychologique de votre expérience culturelle a complètement changé : ils vous amènent ce que vous aimez, ce qui est l’opposé de la culture !

Est-ce le rôle d’images produites pour les masses qui vous a intéressé ? Ce qui me paraît intéressant, c’est que ce gouvernement, cette étrange société du spectacle d’État, ait apporté aux masses quelque chose qui, d’une certaine manière, questionnait leur identité ou créait de la fiction basée sur du réel . C’était une sorte d’éducation.

Pourquoi avoir établi un lien entre la télé et l’art contemporain ? Je voulais le faire, car l’art c’est mes parents et la télévision c’est ma grand-mère, et nous sommes dans une fondation artistique. Je pense que montrer seulement des extraits de programmes télévisés aurait été intéressant, mais moins radical. Il est plus radical de voir un morceau de télé à côté d’Alberto Burri, ou de voir des images de manifestations face à Carla Accardi dans la salle rouge consacrée au féminisme. Mettre les vidéos en face de l’art était un défi pour tout le monde : pour la Rai, mais encore plus pour la Fondation Prada et ses chefs-d’œuvre en face desquels je montre Raffaella Carrà ou Amanda Lear. Le plus grand défi a été de mettre au même niveau deux formes de culture qui se regardent l’une l’autre d’une manière très suspicieuse.

Dans la première salle vous confrontez des œuvres avec des entretiens d’artistes. S’agissait-il de montrer qu’il y avait beaucoup de contenu culturel à la télé ? Nous en sommes aujourd’hui au point où des artistes font des sacs à main. Là c’était le début, quand un artiste ne voulait même pas parler à une caméra. J’ai toujours voulu parler de mon travail, être compris, c’est une question de génération je crois. Pour les artistes de cette période qui étaient tellement politisés, accepter une interview de la Rai était un choix compliqué, mais ils l’ont fait. Donc non, il ne s’agissait pas de montrer de la culture, je voulais pointer toutes ces frontières de la vanité qui pour moi sont importantes.

Légende Photo

Francesco Vezzoli. © Photo : Matthias Vriens.

TV 70. Francesco Vezzoli Guarda La Rai,

Jusqu'au 24 septembre, Fondazione Prada, Largo Isarco 2, Milan (Italie)

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°482 du 23 juin 2017, avec le titre suivant : Francesco Vezzoli, artiste : « la télé a produit des émissions libres, surréalistes »

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