Art informel

Fautrier « l’enragé »

Le Journal des Arts

Le 7 janvier 2005

La Fondation Pierre Gianadda offre, à Martigny, la première rétrospective suisse
de l’œuvre de Jean Fautrier.

MARTIGNY (Suisse) - À l’occasion du quarantième anniversaire de la disparition de Jean Fautrier (1898-1964), la Fondation Gianadda réunit plus de cent vingt œuvres du peintre comprenant dessins, peintures mais aussi sculptures. Plus qu’une rétrospective, l’exposition entend défendre l’art de celui qu’elle présente comme « une figure centrale du renouvellement de l’art français entre les années 1930 et 1960, père de la figuration informelle ». Après la vie spirituelle des moines du mont Sinaï, se réécrit ainsi sur les murs blancs de l’institution l’histoire d’un artiste engagé et solitaire. Si les lieux laissent peu de place à l’originalité dans la mise en scène, ils offrent en revanche une vue panoramique – deux autres salles adjacentes abritent également quelques pièces – des œuvres qui, ainsi confrontées, dialoguent et témoignent du parcours artistique de Fautrier. La fondation suisse a bénéficié pour l’occasion, et ce, non sans certaines difficultés – la facture épaisse des peintures de Fautrier les rendant particulièrement fragiles —, de quelques prêts significatifs provenant d’institutions publiques comme le Centre Pompidou et de collections privées (pour la majeure partie), ainsi celle de Madeleine André Malraux. Respectant un ordre chronologique, le parcours d’exposition rend compte de l’évolution artistique du peintre, de ses premiers portraits et natures mortes de la période dite « noire » aux abstractions des années 1950 et 1960 en passant par ses sanguines débordantes de sensualité (de la période dite « des bordels »), auxquels s’ajoutent 11 de ses 22 sculptures réalisées jusqu’en 1943.
Solitaire, mystérieux, noueux, discret et orgueilleux, autant d’adjectifs qui caractérisent le plus souvent Jean Fautrier. Ces mots, repris par les spécialistes, sont ceux des rares amis du peintre tels André Malraux, rencontré dès 1928, Jean Paulhan, René Char, Francis Ponge, Marcel Arland ou Paul Éluard. Car Jean Fautrier évitait autant que possible les autres et préférait au milieu artistique parisien la compagnie de quelques hommes de lettres, admirateurs de son travail. Madeleine Malraux (la veuve d’André) se souvient de cette « rage », cette fureur face aux atrocités de la guerre qui valut à Fautrier le surnom d’« enragé », si justement trouvé par Jean Paulhan. Indépendamment de tout parti politique et avant même la fin de la guerre, l’artiste décida de restituer l’horreur des fusillades de prisonniers orchestrées par les soldats allemands sous l’Occupation et dont il fut le témoin depuis l’atelier de la tour Velleda à Châtenay-Malabry, puis, plus tard, celle des massacres engendrés par l’entrée à Budapest des troupes soviétiques.

Couches épaisses et sèches
De sa volonté farouche de ne pas oublier naissent deux séries, les Otages, représentée ici par de rares et grandes toiles (huiles sur papier marouflé sur toile) comme Le Massacre (1944) et Otage (ou Sarah de 1943), puis les « Partisans », un ensemble plus lumineux, avec notamment Tête de partisan, Budapest (1956).
« Des figures mortelles qu’un trait simplifié, mais directement dramatique, tente de réduire à leur plus simple expression […]. Des couleurs libres de tout lien rationnel avec la torture […] ; en même temps qu’un trait qui tente d’exprimer le drame sans le représenter se substitue aux profils ravagés. […] Une hiéroglyphie de la douleur », écrivait André Malraux pour décrire ces Otages peints en « hautes pâtes », c’est-à-dire en couches épaisses et sèches desquelles des formes sont extraites avec le manche ou la lame du couteau. Si la dimension tragique atteint ici son paroxysme, elle n’est cependant pas réservée à ces deux séries. L’exposition démontre en effet que Fautrier cultiva dès les années 1920 une atmosphère étrange voire dramatique tant par ses sujets (dépouilles d’animaux, Enfer ou silhouettes fantomatiques) que par sa facture (saturation de noir, formes allusives), comme l’attestent Peaux de lapins (1927), Nu noir (1926) ou bien ses lithographies de 1930. Les abstractions plus colorées de la fin des années 1950, en dépit de leurs titres, apparaissent ici comme des variations sur la couleur permettant de clore le parcours sur une note plus légère.

Jean Fautrier (1898-1964) – Rétrospective

Jusqu’au 13 mars, Fondation Pierre-Gianadda, rue du Forum, Martigny, Suisse, tél. 41 027 722 39 78 ou www.gianadda.ch, tlj 10h-18h. Cat., 247 p., CHF 45 (environ 30 euros), ISBN 2-88443-084-9.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°206 du 7 janvier 2005, avec le titre suivant : Fautrier « l’enragé »

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