Jeudi 24 septembre 2020

Pré-impressionnisme

Eugène Boudin, assoiffé de lumière

Par Sabrina Silamo · Le Journal des Arts

Le 24 mai 2016 - 794 mots

Le MuMa rend hommage au peintre, que l’atmosphère des paysages du Havre inspirait. Cette démonstration rend compte de la subtilité et la richesse de la palette de ce pionnier de l’impressionnisme.

 LE HAVRE- « Comme j’ai soif de lumière », proclamait Eugène Boudin en 1888. Une déclaration qui sert de fil rouge à l’exposition consacrée au Musée d’art moderne André Malraux-MuMa à celui que Camille Corot surnommait « le roi des ciels » et dont la carrière se résume à quelques thèmes et une obsession, explorer les variations atmosphériques, qui lui vaut de figurer parmi les pionniers de l’impressionnisme.

À 20 ans, Eugène Boudin (1824-1898) possède une boutique de papetier encadreur au Havre, où il expose les tableaux des peintres de passage, Jean-François Millet, Thomas Couture ou Constant Troyon. Conseillé par ses aînés, issus de l’école de Barbizon, Boudin ne tarde pas à lâcher le commerce pour le pinceau. Il bat la campagne et travaille sur le motif, puisant son inspiration de l’observation directe de l’estuaire de la Seine, des ports, des bords de mer, des sous-bois… autant de vues qui provoquent l’engouement des Havrais, ses premiers acheteurs. En 1851, bénéficiaire d’une bourse attribuée par la ville du Havre pour étudier à Paris contre l’envoi de copies de maîtres anciens exposés au Musée du Louvre, il se consacre à l’étude des paysagistes flamands et fréquente l’atelier d’Eugène Isabey. Trois ans plus tard, de retour au Havre, il peint des paysages qui reflètent la tradition héritée des anciens, mais aussi son observation de la nature. Une synthèse dans laquelle le ciel mange déjà les deux tiers de la composition. Ce parti pris n’emportant pas l’adhésion des collectionneurs, Boudin se met à peindre les ciels dans les tableaux d’Henri Cassinelli, tout en multipliant les scènes de plage. Il plante alors dans le sable, comme des archétypes, des femmes en crinoline ou des hommes en habit qui posent près de cabines en bois blanc. De simples formes aux toilettes esquissées et aux visages proches des masques de carnaval qu’il baptise « parasites dorés » et autres « poupées ». Mais même s’il dénonce ce qu’Annette Haudiquet, conservateur du MuMa, appelle « la mascarade de la société en représentation sur la plage », le sujet principal de ces toiles est ailleurs : dans les subtiles métamorphoses de la mer et de ses vagues, du ciel et de ses nuages saisis dans une lumière dilatée, dans ses « prodigieuses magies de l’air et de l’eau » décrites par Charles Baudelaire dès 1859 et que Boudin annote à la main « 4 h levant », « 5 h médium ». Issues du fonds d’atelier de l’artiste, ces innombrables études s’avèrent d’une modernité exceptionnelle.

Interprète de l’instant
Saisir l’impression juste, telle est l’ambition de Boudin. La même que celle des impressionnistes qui l’invitent à participer à leur première exposition organisée chez Nadar en 1874. Tel un passeur entre deux générations, il fréquente à la fois les artistes de la ferme Saint-Siméon (Corot, Troyon, Jongkind), assemblés dans les hauteurs de Honfleur autour d’Isabey qui s’y est installé, et Monet, de seize ans son cadet. Caricaturiste à l’époque, le père d’Impression, soleil levant a toujours reconnu sa dette envers Boudin. En 1920, il écrit à Gustave Geffroy, critique d’art et biographe : « En ce qui concerne le roi des ciels, je vous l’ai déjà dit, je dois tout à Boudin […] J’en étais arrivé à être fasciné par ses études, filles de l’instantanéité ». Une inspiration judicieusement évoquée avec Le Clocher de Sainte-Catherine, une toile longtemps attribuée à Monet et désormais identifiée comme une œuvre de Boudin. Considérant qu’une esquisse est plus puissante à capter l’instant, le fugitif, Boudin – sans adopter les audaces picturales de la génération de Monet – s’achemine vers la disparition du sujet. Un style à la limite de l’abstraction, qu’Annette Haudiquet qualifie de « jaillissement » et l’artiste de « frais et tout calbotté » (expression pour traduire l’effet grumeleux du lait caillé).

Organisée dans le cadre du festival Normandie impressionniste, cette exposition, la plus complète à ce jour présentée dans la ville tant de fois représentée par Boudin, occupe l’ensemble du musée. Elle révèle non pas l’ensemble de son œuvre (une seule peinture de Salon, alors que l’artiste y participe chaque année à partir de 1863), mais fait le portrait d’un artiste qui se veut l’interprète de l’insaisissable. De ce point de vue, les quelque 200 peintures et études présentées, dont une centaine appartient au MuMa, deuxième collection de l’artiste au monde (après celle du Musée d’Orsay), traduisent à merveille la pratique expérimentale de celui que Baudelaire surnommait « le peintre des beautés météorologiques ».

Eugène Boudin

Commissariat : Annette Haudiquet, conservateur en chef, directrice du MuMa ; Virginie Delcourt, attachée de conservation, MuMa

Nombre d’œuvres : 325

Eugène boudin, l’atelier de la lumière

Jusqu’au 26 septembre 2016

Musée d’art moderne André Malraux-MuMa Le Havre

2 Boulevard Clemenceau, 76600 Le Havre tel. 02 35 19 62 62

lundi, mercredi, jeudi et vendredi 11h-18h, samedi-dimanche 11h-19h

www.muma-lehavre.fr

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°458 du 27 mai 2016, avec le titre suivant : Eugène Boudin, assoiffé de lumière

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