Mercredi 19 décembre 2018

Photographie

En compagnie de Jeff Wall pour son exposition au Mudam

Par Christine Coste · Le Journal des Arts

Le 22 novembre 2018 - 842 mots

LUXEMBOURG

Le musée luxembourgeois consacre une rétrospective réduite mais dense au photographe canadien, qui s’est longuement confié aux journalistes lors de son inauguration.

Jeff Wall Search of Premises
Jeff Wall, Search of Premises, 2009, impression lightjet, 192,3 x 263 cm, collection de l'artiste
© Jeff Wall

Luxembourg. En juin dernier, l’exposition « Jeff Wall : Appearance » inaugurait les nouveaux espaces de la Kunsthalle de Mannheim, en Allemagne. Treize ans après la rétrospective de la Tate Modern à Londres, le photographe canadien bénéficiait d’un regard sur son œuvre de grande ampleur. Au Mudam, à Luxembourg, la version présentée, bien que réduite (27 photographies contre 42 à Mannheim), n’en manque pas.

La veille du vernissage, Jeff Wall rappelait ses fondamentaux lors d’une master class réunissant des étudiants. Le photographe prenait le temps d’expliquer sa démarche comme il le fera au cours de la visite presse devant chacune des œuvres, d’une voix posée qui ne cherche pas à dire ce qu’il faut y voir mais plutôt à raconter les circonstances de chaque création. À 72 ans, Wall semble plus empreint à parler aujourd’hui de l’origine de ses images qu’à théoriser. « Je passe plus de temps à regarder le monde de façon photographique qu’à photographier, précise-t-il. Je me sens libre de composer une image à partir de n’importe quels éléments que j’estime appropriés. Il n’y a pas de règle. Certaines choses me frappent. Cela peut être une lecture, un tableau, une scène que j’ai vue, que l’on m’a racontée, ou un rêve. »

Présence physique

Dès la première salle, l’œuvre Picture for Woman (1979), réinterprétation d’Un bar aux Folies Bergère d’Édouard Manet, rappelle la rupture qu’elle marqua en son temps avec les pratiques en vigueur dans le milieu de la photo dans son rapport au réel. « J’ai pris cette image pour prendre position et créer un dialogue avec d’autres arts. La photographie avait le potentiel de s’inscrire dans la tradition du tableau comme une image autonome avec une présence physique », raconte-t-il après avoir détaillé quelques minutes auparavant le contexte de sa réalisation. « Dans les années 1970, la photographie était dominée par le reportage. Il fallait faire comme Robert Frank, capturer une action. Je ne voulais pas limiter la photographie à ça. Cela excluait la liberté de pratique que l’on a dans la peinture, la littérature, le cinéma, le théâtre. »

La liberté : maître mot de quelqu’un qui a toujours refusé pour lui le terme d’« artiste », jugé trop vaste, pour mieux affirmer ce que la photographie lui permet d’exprimer au travers de la mise en scène, de la composition et d’autres spécificités techniques du médium.

Le titre choisi, « Appearance », exprime par son double sens (« apparence » ou « apparition ») ce qui se joue dans ces images, avec des pièces aussi différentes dans leur contenu que The Flooded Grave (1998-2000), scène exhibant, dans un cimetière, une tombe fraîchement creusée et peuplée en son fond d’une faune et flore marines, ou Listener (2015). Dans cette pièce inédite, un jeune homme torse nu et genoux à terre est entouré d’hommes à l’attitude menaçante.

Chaque image présente ainsi autant une chose à voir que l’analyse critique d’une situation. Au Mudam, le dialogue d’œuvres entre les époques ne fait jamais perdre cette dimension, tout comme le très grand format du tirage, qu’il soit en couleurs ou en noir et blanc, présenté dans un caisson lumineux ou non. Au contraire, le format accentue la présence physique de l’image et donne toute son intensité dramatique aux gestes, regards, microdétails et attitudes qui font basculer le sens de la scène et donnent corps au malaise lié à la situation, sans jamais donner dans l’ostentatoire. Cette préoccupation nécessite parfois « l’adjonction d’une ou deux images supplémentaires, circulation alors de signes de correspondances et d’écarts », souligne Wall. C’est le cas avec le diptyque Summer Afternoons (2013, [voir ill.]). Dans une même pièce d’appartement, un homme nu de dos est recroquevillé sur un tapis d’un côté, de l’autre une femme nue est alanguie sur un lit simple, le regard embué d’une moue d’ennui. « L’un ne pouvait pas aller sans l’autre. »

On garde en tête les images de Jeff Wall. Ses visions, dans leur diversité, ne manquent pas d’éléments perturbateurs, elles contiennent des tensions, des énigmes et une violence latente. On le perçoit dans ce panorama condensé de près de quarante années de création composé par Jeff Wall et les commissaires du Mudam, Christophe Gallois et Clément Minighetti. Les pièces iconiques, œuvres moins vues et inédits entretiennent un jeu de correspondances subtil autour de préoccupations récurrentes telles la mise en abyme ou la cinématographie. La littérature, la figure, le regard, le paysage urbain ou la parole – dernier acte d’un parcours percutant –, sont les sources d’inspiration ou les éléments composant le « tableau photographique ». « Les artistes qui produisent des images n’ont de cesse d’essayer de produire des tableaux, plus que d’exprimer ce que nous sommes ou de vouloir changer le monde ou de le décrire tel qu’il est », oppose Jeff Wall à ceux qui pourraient voir dans Listener un écho de l’actualité. « Appearance » se fait cependant le récit prégnant des visions d’un homme en prise avec son temps. En février 2019, la galerie Gagosian présentera à New York un nouveau corpus d’œuvres qui ne devrait pas y déroger.

Jeff Wall, Appearance,
jusqu’au 6 janvier 2019, Musée d’art moderne Grand-Duc Jean, 3 Park Dräi Eechelen, Luxembourg, www.mudam.lu

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°511 du 16 novembre 2018, avec le titre suivant : En compagnie de Jeff Wall pour son exposition au Mudam

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