Art contemporain - Prix

Des fleurs pour le 20e prix Marcel-Duchamp

Par Anne-Cécile Sanchez · Le Journal des Arts

Le 29 octobre 2020 - 829 mots

L’artiste Kapwani Kiwanga a remporté le 20e prix Marcel-Duchamp. À l’occasion de ses 20 ans, un parcours sillonne les collections du Centre Pompidou à la rencontre des dix-neuf lauréats précédents.

Paris. Sur des tables, ou ce qui pourrait être des podiums, des socles, que le visiteur surplombe du regard, des bouquets disposés dans des vases – certains imposants, d’autres plus modestes – ont commencé à sécher et à flétrir. Au-dessus de ces « vanités », au centre de la galerie 4 du Centre Pompidou, une gigantesque guirlande végétale, elle aussi défraîchie, est suspendue. Elle rappelle l’arche florale monumentale que l’on pouvait voir à Bâle, l’an dernier, sur le secteur « Unlimited », que Kapwani Kiwanga avait recréée d’après celle qui fut édifiée en 1961 pour la souveraineté du Rwanda. Tout cela fait partie du même projet, « Flowers for Africa », commencé par l’artiste en 2013 et présenté ici dans le cadre de l’exposition des quatre artistes nommés pour le prix Marcel-Duchamp. Lauréate 2020, Kiwanga bénéficie déjà d’une reconnaissance internationale. En 2018, elle était récompensée du Frieze Artist Award de New York et du prix Sobey pour les arts au Canada, où elle est née en 1978. Le prix Marcel-Duchamp n’ajoute pas à sa notoriété, mais il constitue, en plus de la dotation financière de 35 000euros, une reconnaissance symbolique d’un pays, la France, qu’elle a adopté voici quinze ans. Jérôme Poggi, son galeriste, se félicite naturellement d’un événement qui offre une visibilité à la galerie, et à l’artiste, à travers l’exposition de son travail pendant trois mois au Centre Pompidou. « Mais qui “va piano va sano”, nous n’allons ni monter les prix, ni chercher à surfer sur le phénomène », affirme-t-il.

Des fleurs comme programme politique

Anthropologue de formation – diplômée de l’université McGill de Montréal –, Kapwani Kiwanga a suivi en France un post-diplôme à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris, et fait un passage au Fresnoy, studio national des arts contemporains. Son projet « Flowers for Africa » met en scène des compositions de fleurs, reconstituées d’après des documents d’archives de cérémonies diplomatiques liées au processus d’indépendance de pays africains. « Une histoire qui fane », pour reprendre le titre du texte de catalogue signé par le philosophe Emanuele Coccia. « L’idée fondamentale et implicite de tout son art,écrit-il, est à la fois étonnante et évidente : toute archive historique est elle-même une création qui refoule sa véritable nature […], une nature morte qui vit de l’illusion de son éternité et de son auto-évidence. » Programme « poétique et politique »– selon la formule de Bernard Blistène –, « Flowers for Africa » est aussi, selon Emanuele Coccia, « une botanique du temps » qui nous renvoie à ce que nous appelons l’histoire, et à ses composantes, ô combien fragiles dès lors qu’on les manipule. Emanuele Coccia, auteur remarqué de La Vie des plantes et dernièrement de Métamorphoses, était le rapporteur du travail de Kiwanga devant le jury, composé cette année de Bernard Blistène, Gilles Fuchs, Chris Dercon, Michèle Guyot-Roze, Gitte Ørskou, Akemi Shiraha et Marie-Cécile Zinsou.

Hicham Berrada, Alice Anderson, Enrique Ramirez

C’est à Jean-Jacques Aillagon que revenait, pour cette édition, la mission de défendre la démarche artistique d’Hicham Berrada, un des quatre nommés. Premier artiste en résidence de la Collection Pinault à Lens, Berrada a bénéficié d’une exposition personnelle au Louvre-Lens et, la même année, à la Hayward Gallery à Londres. C’est en 2007 qu’il a commencé sa série des « Présages », consistant à créer les conditions d’expériences chimiques générant des paysages miniatures, dont il projette les images sur une paroi circulaire, suscitant un effet immersif. Pour le prix Marcel-Duchamp, l’artiste se livre à une excavation du futur en activant les principaux composants du béton, matériau très largement utilisé dans nos environnements urbains, que l’on peut ainsi imaginer soumis à la corrosion d’une lointaine ère géologique. Cette hypothèse se traduit par un lent monochrome animé à l’esthétique onirique (qui n’est pas sans évoquer celle de ces accessoires de décoration appelés boule à neige).

Alice Anderson, dont une œuvre est déjà entrée dans les collections du Centre Pompidou, utilise quant à elle le fil de cuivre – vecteur de la connectivité numérique – pour réaliser des objets, sculptures ou tableaux qui transcendent en la « mémorisant » la technologie omniprésente. Ses références embrassent aussi bien les pratiques chamaniques ancestrales que les protocoles développés par des artistes tels que Joseph Beuys ou Simone Forti, à la recherche d’états de conscience altérée. Une partie du travail de l’artiste s’effectue en effet au cours de performances collectives chorégraphiées à la façon de « danses géométriques », dont est diffusée une captation sur un écran de moniteur.

Avec Incertains, l’installation qu’il a conçue pour le prix, Enrique Ramirez place la mer au centre de l’espace d’exposition, dans une vidéo filmant les ondoiements aquatiques d’une voile de bateau, élément biographique également décliné dans des cadres qui en fragmentent la réalité. Entre traversée et noyade, on pourrait penser que cette incertitude fait tragiquement écho à l’actualité des migrants, mais l’artiste invite plutôt « à fermer les yeux comme un acte de confiance envers le monde ».

Exposition prix Marcel-Duchamp 2020, Les nommés,
jusqu’au 4 janvier 2021, et Parcours prix Marcel-Duchamp, 20 ans, jusqu’en mars 2021, Centre Pompidou, place Georges-Pompidou, 75004 Paris.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°554 du 30 octobre 2020, avec le titre suivant : Des fleurs pour le 20e prix Marcel-Duchamp

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