Vendredi 6 décembre 2019

Événement

« Danser sa vie », un pas de géant

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 13 décembre 2011 - 803 mots

PARIS [16.12.11] - À ceux qui pensent que la danse dans l’art se résume aux tableaux d’Edgar Degas, le Centre Pompidou offre une démonstration éblouissante des rapports entre arts plastiques et danse depuis 1900. De la figure tutélaire d’Isadora Duncan au go-go dancer de Felix González-Torres, cet art du mouvement n’a cessé d’inspirer, de nourrir et de stimuler les artistes. PAR MAUREEN MAROZEAU

« Heaven… I’m in heaven », chantait Fred Astaire en 1935, dans le film Le Danseur du dessus de Mark Sandrich. Au sortir de l’exposition « Danser sa vie » au Centre Pompidou, à Paris, ce sentiment d’ivresse est partagé. Il y a deux ans, les célébrations du centenaire des Ballets russes commémoraient un arbre cachant une forêt. L’œuvre d’art total que constituent les spectacles de la compagnie de Serge de Diaghilev ne représente qu’une infime partie des liens tissés entre la danse et les arts plastiques au cours du XXe siècle. C’est pourquoi l’exposition préparée par Christine Macel et Emma Lavigne est réjouissante à plus d’un titre. En s’attaquant à l’histoire de la danse à partir de 1900, les commissaires ont mis en lumière les correspondances et les échanges entretenus par les deux disciplines au fil du temps, jusqu’à se confondre dans le domaine de la performance – en anglais, ce terme décrit aussi bien la performance d’un plasticien qu’un spectacle vivant. Cette osmose est souvent passée sous silence dans les histoires de l’art du XXe siècle ; la danse, par essence, est éphémère, elle ne laisse pas de trace. Est-ce pour cette raison que son impact a tendance à être négligé ? Par ailleurs, les trois grandes lignes de force (l’expression de soi, l’abstraction, la performance) qui forment le parcours chrono-thématique ouvrent des fenêtres sur l’art contemporain, le plus souvent à travers des vidéos. Loin de constituer des hommages, il s’agit bien de la poursuite d’une tradition vivante.

Suivant le même processus que les beaux-arts au XIXe siècle, la danse s’est libérée de son carcan académique au début des années 1900. Le chemin qu’elle s’est tracé jusqu’à nous est parsemé de rencontres fondamentales qui donnent l’occasion de se régaler maintes fois au fil de l’accrochage – Isadora Duncan la libertaire vue par Antoine Bourdelle ou Mary Wigman la possédée saisie par Emil Nolde… En dépit de la poche de résistance dada du Cabaret Voltaire à Zurich, la Première Guerre mondiale eut raison de cette énergie primale. Au Bauhaus, Oskar Schlemmer et son Ballet triadique (superbes costumes !) tente une inscription parfaite du corps et du mouvement dans l’espace. Dans les années 1940, au Black Mountain College (Caroline du Nord), l’élève de Schlemmer Josef Albers opère la fusion entre les deux courants allemands ; celui du corps libre avec celui, mécanique mais spirituel, du Bauhaus. Avec le compositeur John Cage, le chorégraphe américain Merce Cunningham (tous deux étudiants au Black Mountain College) imagine une œuvre d’art total dont les éléments (costumes, musique, chorégraphie, décor) n’auraient aucun rapport entre eux – « une non-collaboration bien orchestrée », disait le danseur Steve Paxton. Mais tenter de résumer le cheminement de l’exposition serait vain tant il comporte d’arborescences et de concepts originaux. Démarrant dans une ambiance à fleur de peau, où l’expression individuelle est à la limite de la sauvagerie, le parcours s’achève sur l’élan collectif de la danse actuelle, un divertissement populaire étonnamment dénué d’émotion.

La réussite de l’exposition repose aussi sur sa scénographie, discrète mais très réfléchie. Tout en gardant une circulation ouverte et fluide, le parcours comprend nombre de salles rendues intimistes par le dialogue des œuvres entre elles – la vidéo de William Forsythe (Lecture from Improvisation Technologies, 2011) encadrée par les dessins de Rudolf von Laban et de Nijinsky ; la recréation d’un spectacle cinétique de Loïe Fuller et le Bal Bullier de Sonia Delaunay ; Quando l’uomo principale è una donna (2004) de Jan Fabre et l’Anthropométrie de l’époque bleue d’Yves Klein (1960)… Les mises en perspective sont multiples, ainsi de ce corps contorsionné de L’Acrobate bleu de Pablo Picasso apparaissant en arrière-plan des sculptures organiques d’Isamu Noguchi pour le spectacle Herodiade avec Martha Graham (1944).

Chaque artiste représenté bénéficie d’un essai fouillé dans le catalogue qui est déjà un ouvrage de référence. Toute l’institution pluridisciplinaire qu’est le Centre Pompidou se met à la page avec une programmation de spectacles vivants, trois sessions dans le cadre de « Prospectif Cinéma », une série de conférences, sans oublier le rendez-vous annuel du festival « Vidéodanse ». On n’a pas fini de danser.

DANSER SA VIE, ART ET DANSE DE 1900 À NOS JOURS

Commissaires : Christine Macel et Emma Lavigne, conservatrices au Musée national d’art moderne

Jusqu’au 2 avril 2012, Musée national d’art moderne, Centre Pompidou, place Georges-Pompidou, 75004 Paris, tél. 01 44 78 12 33, tlj sauf mardi 11h-21h, www.centrepompidou.fr. Catalogue, 320 p., 49,90 €, ISBN 978-2-84426-525-8.

Légende photo

Anonyme, Sophie Taeuber-Arp dansant avec un masque de Marcel Janco au Cabaret Voltaire, Zurich, 1916, épreuve gélatino-argentique.
© Clamart, Fondation Arp, Maisons-ateliers Jean Arp et Sophie Taeuber.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°359 du 16 décembre 2011, avec le titre suivant : « Danser sa vie », un pas de géant

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