Art moderne

Dans la « maison » rêvée de Bonnard

Le Journal des Arts

Le 14 février 2012 - 736 mots

À Bale, la Fondation Beyeler expose les toiles de Pierre Bonnard dans un parcours conçu autour de la « Maison imaginaire » du peintre.

RIEHEN/BÂLE - Plus qu’une simple rétrospective, la Fondation Beyeler propose jusqu’en mai une plongée dans l’espace familier de Bonnard, sans doute un des meilleurs coloristes du XXe siècle.
Sobrement intitulée « Pierre Bonnard », l’exposition revient sur une œuvre plus complexe qu’il n’y paraît.

« Ernst Beyeler éprouvait une profonde passion pour le peintre, exposé en bonne place dans sa galerie », explique Ulf Küster, commissaire de l’exposition. Le projet d’une exposition était en germe depuis 2006, date de l’acquisition par la Fondation du tableau Le Dessert (1940). Longtemps décriée, l’œuvre de Bonnard a connu une relecture, depuis la rétrospective du Musée d’art moderne de la Ville de Paris en 2006 et l’ouverture d’un musée dans sa maison du Cannet en 2011 (lire le JdA no 351, 8 juillet 2011). La Fondation Beyeler a choisi quant à elle un parcours sur le thème de la « Maison imaginaire » de Bonnard, de la rue à la salle à manger et jusqu’à la salle de bains, en passant par les jardins. L’accrochage mêle donc les représentations des deux maisons qui furent celles du peintre, à Vernonnet (Eure) sur les bords de la Seine et au Cannet, dans les Alpes-Maritimes.

« J’ai tous mes sujets sous la main. Je vais les voir. Je prends des notes. Et puis je rentre chez moi. Et avant de peindre, je réfléchis, je rêve », avait coutume de dire Bonnard. Force est de constater, au fil du parcours, la justesse de ses propos. À partir des motifs quotidiens (et anodins), Bonnard recrée un espace intime, structuré selon ses propres lois. Dans La Table de travail (1926-1937, National Gallery of Art, Washington), les plans se juxtaposent et les objets– livres, animaux de compagnie, meubles – deviennent des motifs picturaux au même titre que les motifs du tapis, sublimant l’anecdotique. Le même procédé se retrouve dans Le Café (1915), chef-d’œuvre prêté par la Tate Gallery de Londres. Ici, le cadrage est primordial, laissant les deux tiers de la surface occupés par une nappe à carreaux et reléguant de manière étrange les personnages tout en haut de l’image.

Une salle pour « Le miroir »
Si la salle dédiée à « La rue » apparaît comme la moins percutante, lorsque Bonnard se fait le peintre du Paris des bistrots et des petits métiers, « La salle de bains » présente les toiles qui ont fait sa renommée, à juste titre. Le Cabinet de toilette (1932, MoMA, New York) figure Marthe, modèle et épouse du peintre, courbée et la tête penchée, affairée à sa toilette. Marthe est partout dans ces scènes de nus, arborant un physique juvénile et des formes douces. À travers le regard de Bonnard, ces moments paraissent suspendus, intemporels et rituels. Dans la lumière blanche et l’espace aéré de la Fondation, ces tableaux, où les couleurs éclatent, se fragmentent et se répondent, appellent une contemplation sereine. Coté « Jardins », La Partie de croquet (1892, Musée d’Orsay, Paris) porte les traces de l’influence des Nabis dont Bonnard fut un membre actif mais aussi de son goût pour l’estampe japonaise. Tandis que L’Été (1917, Fondation Maeght, Saint-Paul de Vence), œuvre monumentale, frappe par sa composition mystérieuse et l’utilisation d’une gamme chromatique époustouflante.

Le motif du « Miroir » bénéficie d’une salle dédiée, où sont accrochées certaines toiles parmi les plus intéressantes, bien que moins connues. On y découvre un Portrait d’Ambroise Vollard (1904-1905, Kunsthaus, Zurich) assis dans un canapé vert, un chat sur les genoux. En face, dans le reflet du miroir qui devrait montrer le peintre, personne. Bonnard a cependant placé un petit tableau de Cézanne au centre du tableau, hommage rendu au maître provençal qui a nourri son œuvre. Volontiers ironique et mordant, Bonnard n’est pas l’artiste lisse des intérieurs bourgeois. Preuve en sont les autoportraits dans lesquels il ne s’épargne pas : il y a du Lucian Freud dans Le Boxeur (1931, Musée d’Orsay), où le peintre se présente sous une lumière crue, le buste presque grêle dans une position de lutte, poing fermé, presque pathétique. Décidément, l’œuvre de Bonnard n’est pas simple.

PIERRE BONNARD

Commissariat : Ulf Küster, conservateur à la Fondation Beyler
Nombre d’œuvres : 65

Jusqu’au 13 mai, Fondation Beyeler, Baselstrasse 77, Riehen/Bâle, Suisse, tél. 41 61 645 97 00, www.fondationbeyeler.ch, tlj, 10h-18h, mercredi jusqu’à 20h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°363 du 17 février 2012, avec le titre suivant : Dans la « maison » rêvée de Bonnard

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