Vendredi 23 octobre 2020

PHOTOGRAPHIE

Crewdson, contes de l’ordinaire

Par Christine Coste · Le Journal des Arts

Le 5 juillet 2017 - 664 mots

Empreintes de mystère et comme suspendues dans le temps, les images quasi cinématographiques de l’Américain, présentées au Frac Auvergne, tirent le quotidien vers le fantastique.

Clermont-Ferrand. Jean-Charles Vergne est tenace. Cela fait quelque temps que le directeur du Frac (Fonds régional d’art contemporain) Auvergne désirait programmer Gregory Crewdson dans ses espaces de Clermont-Ferrand. Ses propositions de coproduction faites à différentes institutions publiques n’ont jamais trouvé d’écho et ses demandes adressées à l’artiste étaient tout autant restées lettre morte. Il a fallu la présentation à la Galerie Templon de la série « Cathedral of the Pines » [Cathédrale de pins] en septembre-octobre 2016 pour que se concrétisent ses vœux, grâce au soutien de la galerie parisienne – « intermédiaire formidable pour avoir l’exposition telle qu’on l’a aujourd’hui », précise Jean-Charles Vergne.

Le Frac ne se contente pas de présenter la dernière série réalisée par le photographe américain. Il élargit le propos à l’endroit même où cette série est née, Becket, après une retraite de trois années dans cette petite ville du Massachusetts au nord-ouest de New York.

Ballets des lucioles
Chez Crewdson le lieu est important. Becket tient à cet égard une place particulière dans sa vie. Ses parents y avaient un chalet où, enfant, il séjournait pendant ses vacances. C’est également à Becket que Crewdson a réalisé la série « Beneath the Roses » ([Sous les roses], 2003-2008) qui l’a rendu célèbre, mais aussi, en 1996, « Fireflies » [Lucioles], série confidentielle de 61 photographies en noir et blanc sur les ballets nuptiaux des lucioles, des images rangées pendant dix ans dans une boîte car trop éloignées du résultat qu’il en escomptait lors de la prise de vue.

« Fireflies » est aux antipodes du mode de production des grands formats de « Beneath the Roses » (120 x 140 cm) ou de ceux légèrement plus réduits de « Cathedral of the Pines », du point de vue de la prise de vue et de ses conditions. Il n’ existe que deux exemplaires de la série : celui de Crewdson exposé dans son intégralité au Frac Auvergne est le seul disponible, les 61 photographies de l’autre jeu ayant été vendues de manière individuelle.

Issue d’une retraite à Becket après son premier divorce et d’une sortie la nuit dans la nature, « Fireflies » a été réalisée à l’aide d’un objectif 35 mm et d’un panoramique. Extraites de ses deux mois d’observation des ballets nuptiaux au crépuscule, ces images nocturnes de petit format se singularisent par leur simplicité et leur abstraction. Seul s’y inscrit le ballet de lumière induit par la parade amoureuse des lucioles. Avec « Cathedral of the Pines », changement radical de ton bien que cette série soit née comme « Fireflies » après une séparation. Elle s’inscrit dans le même mode opératoire que « Beneath The Roses ». Le déclencheur a été la découverte au cours d’une randonnée à ski du panneau « Cathedral of the Pines ». La lecture de ses mots a induit un récit empreint d’intime, de mystère et de questionnement. La construction visuelle convoque ici des références picturales plus que cinématographiques, comme souligne le texte de Jean-Charles Vergne dans le catalogue.

Un réseau de détails élevés au rang d’indices
Derrière l’évolution de l’œuvre demeure les fondamentaux de Crewdson : le regard et l’attitude des personnages, le cadre de leur quotidien intérieur ou extérieur et les mille et un détails qu’il contient. Ils forment un ensemble qui requiert une interprétation, et ne sont pas sans évoquer l’univers des romans de Raymond Carver ou des films d’Alfred Hitchcock, deux références absolues pour le photographe. Comme chez ces auteurs, c’est tout un réseau de détails élevés au rang d’indices qui suspend le récit.

La question du couple, de la conjugalité, est aussi un leitmotiv chez Crewdson. La distribution des photographies de « Fireflies » qui viennent s’intercaler dans l’exposition entre « Beneath the Roses » et « Cathedral of the Pines » est à cet égard une ode légère aux pulsions humaines, sexualité comprise. Un contrepoint qui n’échappe pas au besoin du photographe de contenir les lucioles dans leur ballet nuptial dans un verre ou une cage pour la prise de vue.

Gregory Crewdson, The Becket Pictures,
jusqu’au 17 septembre, Frac Auvergne, 6, rue du Terrail, 63000 Clermont-Ferrand.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°483 du 7 juillet 2017, avec le titre suivant : Crewdson, contes de l’ordinaire

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