Art moderne

XIXE SIÈCLE

Courtauld, l’hyper philanthrope

Par Élisabeth Santacreu · Le Journal des Arts

Le 13 mars 2019 - 878 mots

PARIS

Francophile, cet humaniste héritier d’une prospère entreprise de textile a constitué en quelques années avec sa femme une incroyable collection impressionniste.

Paris. Ce pourrait être une simple histoire d’ego : un Anglais d’une famille fortunée d’origine française, Samuel Courtauld (1876-1947), s’intéresse à ce que l’art du pays de ses ancêtres a produit de plus fameux, l’impressionnisme. Il réunit pour son plaisir une collection qu’à la fin de sa vie il transformera en musée à sa mémoire… Mais la réalité est plus belle. Courtauld, dont l’ancêtre, huguenot, s’est exilé à Londres à la suite de la révocation de l’édit de Nantes voua ses collections à l’éducation et à la délectation du public anglais.

Formé en France et en Allemagne avant d’entrer dans la société familiale de production et filature de fibre synthétique, Samuel Courtauld en devint président en 1921. Selon l’historien Donald Coleman, il était « un curieux et invraisemblable chef pour le plus grand producteur de rayonne au monde ». Il était attentif au bien-être de ses 40 000 employés et on lui reconnaissait une approche humaine de l’industrie. Il réfléchissait aux enjeux sociaux, écrivait de la poésie et couvait une ambition : permettre à tout le monde d’accéder à la culture.

Cézanne, une découverte magique

En juin 1901, il épousa Elizabeth « Lil » Kelsey, une mélomane engagée dans la démocratisation de l’opéra. Il voyageait souvent en France, mais c’est pourtant de janvier 1917 qu’il data sa découverte de l’impressionnisme, à l’occasion d’une exposition à la National Gallery de Londres. Il faut dire que l’environnement ne l’y avait pas encouragé : l’Angleterre était encore quasiment imperméable à cette esthétique. Il semble qu’il ait acheté sa première œuvre française en février 1922, le dessin Au lit (vers 1896) de Toulouse-Lautrec. En mai de la même année, il était happé par Cézanne à l’exposition du Burlington Fine Arts Club : « À ce moment-là, j’ai ressenti la magie et je la ressens dans l’œuvre de Cézanne depuis ce temps-là. » En septembre, Lil acheta à Londres Femme laçant sa chaussure (1918) de Renoir et, en décembre, Samuel acquit deux Gauguin à Paris, Les Meules (1889) et Baigneuses à Tahiti (1897), Baigneuses qu’il choisit de revendre en 1929 après avoir acheté Te Rerioa (1897). Jusqu’à la mort de Lil, en décembre 1931, il est manifeste que chacun a ses préférences. Par exemple, c’est pour elle que la toile Antibes (1888) de Monet fut acquise en 1923. La collection fut presque entièrement réunie entre 1923 et 1929 et elle était largement accessible, ce qui donnait à Lil le sentiment d’habiter dans un musée.

Dès le début, Courtauld s’est demandé comment mettre à la disposition du grand public les œuvres de cette période. Il finit par décider, en 1923, de financer intégralement un fonds destiné à l’achat de tableaux français qui seraient inclus dans la collection contemporaine étrangère devant être présentée à la Tate à partir de 1926 (depuis, ils ont rejoint la National Gallery).

Pour sa propre collection, il se fiait à son goût et se faisait prêter les œuvres avant de les acquérir, afin de vérifier qu’il se sentait en harmonie avec elles. À l’inverse, pour la Tate, le fonds était administré par cinq trustees et sa voix, bien que respectée, n’était pas prépondérante. Ainsi, il n’y eut que deux achats de Cézanne et encore paya-t-il sur ses propres deniers une grande partie du second. Le Courtauld Fund remplit sa mission avec l’acquisition de 65 œuvres représentatives du « courant moderne » dans les délais impartis. Après la mort de Lil, Courtauld s’engagea dans un projet collectif, soit un institut délivrant un enseignement de l’art à toutes les catégories sociales, auquel il confia la plus grande partie de la collection commune au couple. Cependant, il continua de prêter ses œuvres aux musées, une politique à laquelle l’Institut Courtauld reste fidèle.

Pendant les travaux de la courtauld gallery  

 

L’exposition. À l’issue des travaux qui justifient la fermeture provisoire de la Courtauld Gallery, les œuvres impressionnistes et postimpressionnistes devraient être montrées dans la « Great Room » de Somerset House, le salon à éclairage zénithal qui accueillait, de 1780 à 1837, les expositions estivales de la Royal Academy of Arts. Un cadre vaste et froid qu’anticipent les salles de la Fondation Louis Vuitton, elle aussi dimensionnée pour recevoir le public nombreux qu’attirent ces chefs-d’œuvre. Près d’une centaine de numéros ont été sélectionnées parmi les œuvres du Samuel Courtauld Trust (la Collection Courtauld), du Courtauld Fund (à la National Gallery) et de collections particulières, car Samuel Courtauld a fait don de certains tableaux à son entourage. Un Gauguin qu’il a revendu est également présenté. Les cartels augmentés, qui indiquent le propriétaire et précisent souvent les conditions d’acquisition, permettent de faire la distinction. Le parcours, qui ne comporte que trois sculptures (Degas, Rodin et Gauguin), s’ouvre sur les Daumier et les Manet, dont Un bar aux Folies Bergère (1882). Puis viennent Renoir, Monet, Boudin, Sisley, Pissarro et Degas. Seurat, auquel le collectionneur accordait beaucoup d’importance, a son espace. Toulouse-Lautrec, Matisse et Picasso figurent dans les œuvres sur papier avec Cézanne dont les peintures sont réunies dans une grande salle. Le Douanier Rousseau, Bonnard, Vuillard, Van Gogh, Gauguin et Modigliani achèvent ce brillant parcours. Une salle est consacrée aux aquarelles de Turner que collectionnait Stephen Courtauld, le frère de Samuel.

 

Élisabeth Santacreu

La Collection Courtauld, le parti de l’impressionnisme,
jusqu’au 17 juin, Fondation Louis Vuitton, 8, av. du Mahatma-Gandhi, 75116 Paris.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°519 du 15 mars 2019, avec le titre suivant : Courtauld, l’hyper philanthrope

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