Dimanche 18 novembre 2018

Corps à tout prix

Rétrospective de VALIE EXPORT à Paris

Par Olivier Michelon · Le Journal des Arts

Le 26 septembre 2003 - 825 mots

Depuis la fin des années 1960, l’artiste autrichienne VALIE EXPORT réalise un travail interrogeant les notions d’identités sexuelle et sociale. Riche, la rétrospective que lui consacre le Centre national de la photographie (CNP) prouve combien l’artiste a, par la performance, la photographie, le film ou la vidéo, inventé un langage propre à ses interrogations.

 PARIS - À la fin des années 1960, Waltraud Höllinger, née à Linz en 1940, a pris le nom de VALIE EXPORT. Un pseudonyme en lettres capitales qui sonne comme une marque, joue à la marchandise et place l’auteur dans une situation d’image. VALIE EXPORT s’affiche sur un paquet de cigarettes présenté comme un trophée dans une photographie aux allures de publicité virile (VALIE EXPORT – SMART EXPORT). Dans Action Pants : Genital Panic, c’est une pose de “guerillera” urbaine, belliqueuse et romantique, qu’adopte l’artiste. Un jean découpé sur son sexe et une mitraillette à la main, elle multiplie les prises d’otages. Autres glissements de genres, ceux des “Transferts d’identité”, deux photographies dans lesquelles VALIE EXPORT se réduit à un corps allongé dans des paysages sans localisation précise. La même année, l’artiste se grime en homme.
Ouvrant la rétrospective que le Centre national de la photographie consacre à l’Autrichienne, ces travaux sur l’identité figurent parmi les plus connus de l’artiste. Contemporaine de l’actionnisme viennois, VALIE EXPORT a livré sa propre version d’une histoire de l’art jusque-là réservée aux hommes, exerçant par ses jeux de rôles (From the Portfolio of Doggedness (1968) où elle tient Peter Weibel en laisse) une remise en cause des schémas de domination. Dans le même temps, VALIE EXPORT a assuré par le biais de la photographie, du cinéma puis de la vidéo une réinvention des langages artistiques qui prévalaient alors.

Du cinéma autrement
Le point fort de l’exposition du CNP est d’ailleurs dans la démonstration de ce chamboulement. Chez VALIE EXPORT, la performance est dans le cinéma, elle est aussi dans la photographie et vice-versa. Interrogée sur le lieu commun qui verrait le développement de la vidéo dans la suite logique de l’enregistrement de la performance, l’artiste ne peut que nier ce rapport. “Le film et la performance sont toujours mêlés, on ne peut pas dire que l’un vient de l’autre, explique-t-elle. Mes premières œuvres, intitulées ‘Expanded Cinema’, faisaient du cinéma qui utilisait une autre matière que la pellicule, et en impliquant la performance.” Dans le sillage du cinéma expérimental autrichien de l’après-guerre (Peter Kubelka, Kurt Kren), la filmographie de VALIE EXPORT se rapproche du cinéma lettriste alors pratiqué en France par Maurice Lemaître et Isidore Isou. Il s’agit de faire des films autrement. Abstract Film n° 1 (1967-1968) prend un rideau d’eau comme motif, Cutting (1967-1968) fait de l’écran une page d’écriture et la surface réfléchissante de Split screen-Solipsismus (1968) transforme en combat l’entraînement solitaire d’un boxeur. Exposée à côté de photographies d’époque, la boîte du Touch Cinema (1968) est quant à elle une chambre portable avec laquelle VALIE EXPORT invitait le public à venir toucher sa poitrine.
Plus tardifs, les travaux vidéo se construisent sur le rapport à l’instantané et au décalage. Split Reality (1970-1973) colle un play-back de l’artiste sur un enregistrement de Frank Sinatra. Si, dans Adjunct Dislocations I, l’artiste projetait son image à côté de celles captées par des caméras fixées sur son ventre et son dos, Adjunct Dislocations III reprend ce principe sous une forme plus sculpturale et abstraite. Deux caméras vidéos animées par un moteur électrique renvoient dans un circuit vidéo des murs de bandes noires et blanches, créant un volume d’espace et de temps. Pourtant, malgré l’automatisation du mouvement et son autonomisation, c’est bien le corps qui ressurgit ici comme dans presque tout l’œuvre de VALIE EXPORT.

Des poses dans les angles
Réalisées au début des années 1970, les “Configurations corporelles” ne sont pas, comme l’explique l’artiste dans ses écrits, “seulement des doubles du corps (géométrique et humain) mais aussi et toujours de la sociographie et de l’histoire culturelle”. Pour ses clichés, l’artiste prend des poses dans les angles, souligne la nature ou possède l’espace de la ville, si l’on songe à Sum Up, photographie sur laquelle elle s’enroule autour d’une colonne. Habituellement public et démonstratif par les adresses violentes qu’il lance au spectateur, le travail de VALIE EXPORT se montre aussi au CNP sous un aspect plus réservé, à l’image de cette série de dessins au crayon aux sujets oniriques et aux contenus fortement symboliques : anatomies clouées (Identity, 1973), rêves d’enfants ou mises en scènes pieuses (The Imagination of a Child, “God is a Man”, 1971). Enfin, poussant plus loin l’intimité du dessin, l’artiste a aussi tatoué sur sa cuisse un porte-jarretelles (Body Sign Action, 1971) : un motif ambigu pour un corps libéré.

VALIE EXPORT

Jusqu’au 21 décembre, Centre national de la photographie, hôtel Salomon de Rothschild, 11 rue Berryer, 75008 Paris, www.cnp-photographie.com, tlj sauf mardi 12h-19h, jusqu’à 21h le lundi, tél. 01 53 71 12 36 ; catalogue, éd. de l’Œil, Montreuil, 2003, 192 p., 30 euros.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°177 du 26 septembre 2003, avec le titre suivant : Corps à tout prix

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