Vendredi 22 novembre 2019

Cinéma

La Berlinale 2018 crée la surprise en décernant son ours d'or à un film expérimental

Par Isabelle Spicer (Correspondante à Berlin) · lejournaldesarts.fr

Le 2 mars 2018 - 908 mots

BERLIN / ALLEMAGNE

La 68e édition du festival de film de Berlin a récompensé la réalisatrice roumaine Adina Pintilie, outsider de la compétition.

Comme à son habitude, le jury de la Berlinale (17-25 février 2018) a créé la surprise en ne couronnant pas un des films favoris de la critique. Mais une fois n'est pas coutume, ce n'est pas le film le plus politique qui a été récompensé cette année. Le jury mené par Tom Tykwer, réalisateur de Cours, Lola cours, et auquel participait notamment l'actrice Cécile de France, a décerné l'Ours d'or du meilleur film à Touch Me Not (Ne me touche pas), réalisé par la Roumaine Adina Pintilie. 

Ce film expérimental, qui a divisé aussi bien le public que la critique, aurait eu plus sa place dans une galerie d'art que dans un festival de films, ou tout au moins dans une autre section que la compétition, se sont insurgés plusieurs critiques internationaux. Le film est une "recherche" sur l'intimité, déclare Adina Pintilie, qui refuse le label documentaire ou fiction. La fiction servait de filet de sécurité quand la réalité devenait insoutenable, explique-t-elle. Le projet, fruit d'un "travail de l'amour" qui a duré 7 ans, sortira prochainement en France. Reste à savoir si les spectateurs français supporteront mieux les scènes de sexe très explicites, le public berlinois ayant été lui nombreux à voter avec les pieds.

Dans la section compétition, le film Museo du réalisateur mexicain Alonso Ruizpalacios revient sur le cambriolage du Musée National d'anthropologie de Mexico. Le film s'inspire de faits réels, commis le jour de Noël 1984 par deux étudiants éternels, issus de bonne famille. La scène du vol a cependant dû être corsée pour obtenir un effet plus dramatique. En réalité, le casse avait été d'une simplicité enfantine et les étudiants n'ont jamais rencontré les gardes qui effectuaient une ronde toutes les heures. A l'époque, pas d'alarme high-tech. Comme dans le film, la police a longtemps envisagé que le casse ait été commis par des professionnels du crime organisé, en raison de la valeur inestimable des pièces dérobées. S'ensuit un road movie où les étudiants essaient en vain d'écouler leur butin. Avec une question récurrente dans le film : à qui appartiennent les objets? A la population, tant le scandale est grand que le patrimoine national ait été pillé ? En pillant la nation, les étudiants ne se sont-ils pas pillés eux-mêmes ? s'interroge le scénariste Manuel Alcala. Mais le Musée d'anthropologie n'avait-il pas lui-même dérobé ses pièces aux descendants de la civilisation Maya pour remplir ses salles d'exposition, lors de sa création ? 

Dans un tout autre genre, également dans la section compétition, 3 jours à Quiberon d'Emily Atef revient sur l'amitié de l'actrice Romy Schneider avec le photojournaliste Robert Lebeck, qui était également son amant occasionnel. Cette amitié conduira l'actrice à accepter de se livrer à un journaliste du magazine allemand Stern, et ce malgré les difficiles relations de l'actrice avec la presse allemande, qui ne pouvait s'empêcher de réduire l'actrice à son rôle de Sissi. Emily Atef s'est basée sur 600 photos de Robert Lebeck, dont de nombreuses inédites, pour recréer l'histoire de cette rencontre entre l'actrice, le journaliste, le photographe, et une amie proche de Romy Schneider qui tentait vainement de la protéger de ses démons. Le film ne s'attarde pas sur les relations entre la star et le photographe. La trace de Robert Lebeck est cependant bien présente à travers l'univers du film qui reprend l'esthétique en noir et blanc si particulière du photographe décédé en 2014. Le Musée d'art de Wolfsburg lui rend hommage à partir du 4 mars avec une exposition de ses œuvres réalisées en mai 68 à Paris. 

La section Berlinale Short célébrait également le cinquantenaire de l'année 1968 avec une sélection de courts métrages produits cette année -là. C'était l'occasion de revoir Tapp und Tastkino (Tap and Touch), de l'artiste activiste et féministe Valie Export. Le buste dévêtu, recouverte d'une boîte en carton, l'artiste proposait au public de lui toucher la poitrine. L'artiste autrichienne est revenue sur la difficulté de se positionner en tant que femme dans le milieu de l'art autrichien, à l'époque dominé par les hommes : "La femme était un objet, pas un sujet indépendant. Elle était du matériau. [...] En tant que femme, nous étions à peine remarquées", a expliqué Valie Export lors de la Berlinale.

Dans la section Panorama, le documentaire Partisan se penche sur l'histoire mouvementée des années Castorf à la direction de la Volksbühne à Berlin, un théâtre alternatif qui a accueilli des artistes tels que Jonathan Meese et Christoph Schlingensief. Un film partisan comme son nom l'indique, avec des metteurs en scène qui critiquent ouvertement la nomination de Chris Dercon à la tête du théâtre. Trois ans après cette nomination, la controverse n'en finit pas d'alimenter les débats, à tel point que la réouverture du bâtiment d'origine après rénovation a dû se faire sous protection policière. 

Enfin, dans la section Forum et particulièrement Forum expanded dédiés aux films expérimentaux, se sont démarqués les moyens et court-métrages des artistes Alex Gerbaudet (La dormeuse, qui s'empare de deux faits divers racontés à l'aide de natures mortes cinématographiques), Ken Jacob, Barbara Hammer ou bien du trio canadien Guy Maddin, Evan et Galen Johnson.

La 69e édition l'année prochaine constituera une année de transition. Ce sera la dernière menée par Dieter Kosslick, l'actuel directeur de la Berlinale depuis 2001. Un renouveau qui sera bienvenu, alors que le festival marque des traces d'essoufflement. 

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