Construire, dit-il

Une exposition modèle sur Perret au Havre

Le Journal des Arts

Le 11 octobre 2002

Qu’on apprécie ou pas l’œuvre d’Auguste Perret (1874-1954), et surtout la reconstruction du Havre telle qu’il l’a conçue, force est de reconnaître que l’exposition retraçant sa carrière, organisée par le Musée Malraux, est un modèle du genre. À travers un parcours à la fois thématique et chronologique, la présentation évoque les principales réalisations de Perret, en même temps qu’elle donne à voir son travail de recherche d’un langage architectural adapté au béton armé.

LE HAVRE - Au matin du 6 septembre 1944, après les deux jours de bombardement par les Alliés, Le Havre est une ville morte. Tout le centre-ville et le port sont en ruine, la destruction de plus de 10 000 immeubles a laissé près de 80 000 personnes sans abri.

Face à l’ampleur de la tâche pour relever la cité normande de ses ruines, le ministère de la Reconstruction décide de confier la responsabilité du chantier à un seul architecte, Auguste Perret.
Le Havre peut apparaître comme le point d’aboutissement de toutes les réflexions, de tous les projets, réalisés ou non, de l’architecte. Tel est du moins le point de vue par lequel on peut envisager l’exposition du Musée Malraux consacrée à la carrière d’Auguste Perret.

Plusieurs thèmes structurent d’ailleurs le parcours, comme l’emploi du béton armé ou la réflexion sur l’habitat et sur la ville. Immeuble de la rue Franklin (1903-1904), garage de la rue de Ponthieu (1906), Théâtre des Champs-Élysées (1911-1913), église du Raincy (1922-1923), Mobilier national (1934-1936), Musée des travaux publics (1936-1939), place de la gare à Amiens (1942-1951)... figurent parmi les principales réalisations d’Auguste Perret. Ou mieux vaudrait-il parler de l’entreprise Perret et frères, à laquelle sont associés Gustave et Claude Perret. Celle-ci présente la particularité d’être à la fois une entreprise de bâtiment et une agence d’architecture. Les commissaires de l’exposition ont sélectionné plus de 300 dessins dans les archives Perret, qui en comptent des milliers, accompagnés de photographies d’époque, et surtout de maquettes. Nombre d’entre elles ont été réalisées pour l’occasion, à l’instar de celle de l’église Saint-Joseph du Havre.

Par ailleurs, les maquettes proposées par les participants à deux concours importants de l’entre-deux-guerres, la Société des Nations à Genève et le palais des Soviets à Moscou, entourent celles de Perret. La vaste frise chronologique illustrée qui ouvre l’exposition témoigne d’une même volonté ; les œuvres de Perret y sont mises en parallèle avec les jalons importants de l’architecture moderne (Gropius, Wright, etc.), mais aussi avec des édifices dont le caractère fonctionnel s’accorde à leur rationalisme constructif.

Quel que soit en effet le type de projet, église ou usine, immeuble d’habitation ou bâtiment public, c’est le même souci de mettre en valeur les propriétés constructives d’un matériau, le béton armé, qui s’exprime. Cette préoccupation est remarquablement soulignée par les maquettes. “Il est permis d’imaginer les choses les plus folles, mais c’est la raison qui doit les réaliser”, estimait Perret dans l’un des aphorismes, consignés sur quelques feuillets dactylographiés, à travers lesquels il entendait formuler sa théorie de l’architecture.

Le garage de la rue de Ponthieu, avec sa façade rendant apparente l’ossature et la distribution intérieure, apparaît comme une charnière essentielle : “C’est la première tentative de béton esthétique au monde”, considérait Perret. Après la réussite du Théâtre des Champs-Élysées, l’entreprise Perret prend son essor aussi bien en France qu’à l’étranger (Turquie, Égypte...), répondant à des commandes de toutes sortes. Cette variété d’expériences aura son importance dans la reconstruction du Havre, pour laquelle Perret et ses élèves devront œuvrer simultanément à la mise en place d’une nouvelle trame urbaine et à la conception d’appartements et de bâtiments officiels. Le concours pour le réaménagement de la porte Maillot dans les années 1930, avec ses passionnants croquis précédant la proposition finale, porte les germes du travail d’après guerre. De  même que l’immeuble Lange (1929-1932) est présenté par Perret comme un modèle pour Le Havre, le projet avorté pour la basilique Sainte-Jeanne-d’Arc à Paris, avec sa spectaculaire flèche de 200 mètres de haut, trouve un écho manifeste à Saint-Joseph du Havre.

Les spéculations de l’architecte ne sont pas exemptes de tâtonnements, si l’on en croit ces Villes-tours de 1922. Il imaginait les cités de l’avenir comme d’immenses “squares plantés de tours”. Mais c’est justement ce qui rend l’exposition passionnante : suivre le cheminement d’une pensée tendue vers l’élaboration d’une théorie de l’architecture, l’invention de multiples variations sur quelques thèmes récurrents, pour, au terme de cette quête, réaliser “l’union entre l’ordonnance architecturale de la tradition française et le principe moderne de l’ossature en béton armé”.

- PERRET, LA POÉTIQUE DU BÉTON, jusqu’au 6 janvier, Musée Malraux, 2 boulevard Clemenceau, 76600 Le Havre, tél. 02 35 19 62 62, tlj sauf mardi 11h-18h, samedi et dimanche 11h-19h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°156 du 11 octobre 2002, avec le titre suivant : Construire, dit-il

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