Quattrocento

Condé fait revivre sa Renaissance

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 17 septembre 2014 - 693 mots

Un retable de Fra Angelico reconstitué grâce à des prêts exceptionnels est le point d’orgue d’une exposition sur la Renaissance italienne à Chantilly.

CHANTILLY - Créé par le duc d’Aumale qui posa simultanément l’interdiction de jamais faire circuler ses collections, le Musée de Condé à Chantilly (Oise) a su tirer parti du handicap dont il souffre par rapport aux grandes institutions nationales. C’est ainsi à Chantilly et à Chantilly seulement que pouvait se dérouler une émouvante cérémonie de retrouvailles, fantasmée par les chercheurs et spécialistes de la première Renaissance italienne depuis une quinzaine d’années. Le Saint Benoît en extase au désert du Musée Condé est l’un des six morceaux dispersés entre l’Europe et les États-Unis qui autrefois constituaient un seul panneau : une Scène érémitique ou Thébaïde due à Fra Angelico (v. 1395-1455) et son atelier. Les musées de Cherbourg, Philadelphie et d’Anvers, ainsi qu’un collectionneur particulier, membre de la société des Amis du Musée Condé, ont accepté de se défaire de leurs biens pour cette occasion unique orchestrée par les équipes du musée isarien sous l’œil expert de Michel Laclotte et de Nathalie Volle, tous deux spécialistes du domaine.

Reconstitution
Présenté dans les salles réaménagées du jeu de paume bénéficiant d’une scénographie sobre et efficace, le retable reconstitué aux 5/6e (le sixième morceau demeure introuvable) est la pierre angulaire d’une exposition dont le propos s’ouvre au reste de la collection d’art toscan de la Renaissance du château, dit le « cabinet du Giotto ». Cet ensemble restauré en 2003 provient pour l’essentiel de la collection, dispersée aux enchères en 1879, de Frédéric Reiset (1815-1891), conservateur du Louvre puis directeur général des musées nationaux français. Nombre de ces œuvres étant elles aussi issues de démantèlements sauvages remontant au XVIIIe siècle, le modèle de la reconstitution (ou de la proposition d’une reconstitution) est décliné à plusieurs reprises tout au long de l’exposition, à grand renfort d’équipements multimédias.

Ces suggestions de « remise en forme » mettent singulièrement en valeur des œuvres noyées dans le « cabinet du Giotto », tel Le Mariage mystique de saint François de Sassetta (v. 1400-1450), modeste mais ô combien délicat élément du retable à double face de l’église San Francesco à Borgo San Sepolcro qui, à l’origine, en comptait 56… – les vingt-sept éléments connus sont aujourd’hui répartis à travers le monde. D’autres ont gardé tout leur mystère comme les Cinq anges dansant au pied d’un trône (mais lequel ?) de Giovanni Di Paolo (1398-1482), dont la grâce et l’harmonie sont gâchées par un cadre sculpté et doré surdimensionné.

Retables en gros plan
La sélection des dessins est quant à elle dominée par le fameux portrait dessiné dit « La Joconde nue », que le duc d’Aumale avait acheté avec la conviction d’y voir une feuille de la main de Léonard – l’atelier de ce dernier reste une provenance à confirmer. De la sobriété inculquée par Giotto à son élève Maso di Banco (1300-1348) à la sensualité incarnée par Sandro Botticelli (1445-1510) et Filippino Lippi (1457-1504), en passant par le gothique international de Giovanni dal Ponte (1385-1437/1438), le passage de la première Renaissance à la seconde se fait en douceur.

Clair et pédagogique, le parcours de l’exposition, comme son catalogue, s’est donné pour mission de capter l’attention du grand public afin de le faire entrer dans les coulisses de la recherche en histoire de l’art. Les larges écrans vidéo qui présentent les retables reconstitués à taille réelle, mariant les pièces présentées et celles retenues dans leurs musées pour cause de fragilité, offrent la possibilité de s’immerger dans le détail des œuvres. Mais leur utilité est à double tranchant : bijoux de précision, ces retables n’ont pas été conçus pour être observés à si grande échelle. Certes, ces gros plans sont la version contemporaine de la loupe… Or, l’œil humain est irrémédiablement attiré par les images en mouvement et l’attention est captée par ce qui ne devrait rester qu’une aide à la visite.

Fra Angelico, Botticelli…

Commissaires : Michel Laclotte, président directeur honoraire du Musée du Louvre ; Nicole Garnier, conservatrice générale du patrimoine chargée du Musée Condé ; Nathalie Volle, conservatrice générale du patrimoine, pensionnaire à l’Institut national d’histoire de l’art

Fra Angelico, Botticelli… Chefs-d’œuvre retrouvés

Jusqu’au 4 janvier 2015, Domaine du château de Chantilly, Jeu de Paume, 60500 Chantilly, tél. 03 44 27 31 80, www.domainedechantilly.com, tlj 10h-18h jusqu’au 2 novembre, 10h30-17h à partir du 3 novembre. Catalogue, éd. Cercle d’Art, 168 p., disponible en version française ou anglaise, 25 €.

Légendes photos :

Fra Angelico et son atelier, Scène de la Thébaïde : Saint Benoît en extase au désert, Musée Condé, Chantilly. © Photo Ludosane

Giovanni di Paolo, Cinq anges dansant au pied d’un trône, vers 1430-1435, tempera sur panneau de peuplier, Musée Condé, Chantilly. © Photo : RMN (domaine de Chantilly)/Harry Bréjat.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°419 du 19 septembre 2014, avec le titre suivant : Condé fait revivre sa Renaissance

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