Samedi 7 décembre 2019

Art ancien

XVIIE SIÈCLE

Dans les beaux papiers de Rembrandt

Par Francine Guillou · Le Journal des Arts

Le 15 février 2018 - 778 mots

CHANTILLY

Chantilly expose gravures et dessins de Rembrandt issus de sa collection. Dans l’intimité du nouveau cabinet d’arts graphiques, le trait du maître se déguste.

Rembrandt, <em>La mère de Rembrandt au voile noir</em>, eau-forte, Musée Condé, Chantilly
Rembrandt, La mère de Rembrandt au voile noir, eau-forte, Musée Condé, Chantilly
Photo Michel Urtado
©RMN (domaine de Chantilly)

Chantilly (Oise). Septembre 1861 : un autoportrait de Rembrandt est acquis par la National Gallery de Londres aux héritiers du général Dupont de Paris. À cette époque, Henri d’Orléans, duc d’Aumale (1822-1897), est en exil en Angleterre et rachète des œuvres conservées en France pour éviter leur départ outre-Manche, à l’image du dessin La Joconde nue, acquis à prix d’or en 1862. Pour Nicole Garnier-Pelle, conservatrice générale du patrimoine chargée du Musée Condé à Chantilly, il est possible que le duc d’Aumale ait eu l’intention d’acheter la toile : le musée conserve en effet une grande photographie noir et blanc du tableau, preuve de l’intérêt du duc pour l’œuvre. Mais Henri d’Orléans ne mettra jamais la main sur une œuvre peinte du maître. « À défaut de tableaux, le duc d’Aumale va alors acquérir les eaux-fortes aux provenances les plus prestigieuses, les plus rares et les plus belles du marché », explique Nicole Garnier-Pelle. Le Musée Condé abrite vingt-deux eaux-fortes de Rembrandt, constituant ainsi « la cinquième collection française après la BNF, le Musée du Louvre, le Petit Palais et la Fondation Custodia », souligne la conservatrice. Ce corpus, agrémenté de deux dessins du maître et de quelques gravures de son entourage, se déploie très naturellement dans le cabinet d’arts graphiques du château, ouvert au printemps dernier.

Des visages burinés
Dans ces petites salles élégantes, il est permis de prendre son temps, de s’approcher et se délecter de la multitude des détails, du génie qui transparaît dans les eaux-fortes de Rembrandt, sur les pas du duc d’Aumale qui sut s’entourer des meilleurs pour acquérir chacun de ses chefs-d’œuvre. Nicole Garnier-Pelle s’est appuyée sur Jaco Rutgers, grand spécialiste des eaux-fortes de Rembrandt, pour présenter les œuvres cantiliennes, documenter leurs parcours, attester de leurs états. Les commissaires ont été récompensés de leur labeur en découvrant, dans les collections de Chantilly, un septième exemplaire jusque-là inconnu d’un livre rabbinique illustré d’eaux-fortes de Rembrandt.


Dans la première salle sont présentées les œuvres de jeunesse, des études au trait de mendiants, de paysans, d’un vieillard. L’artiste expérimente ici les contrastes d’ombre et de lumière pour créer la profondeur, il travaille les étapes et les états de sa gravure. Datées de 1631, deux pièces d’importance : un Vieillard barbu au front ridé et La Mère de Rembrandt au voile noir. Rembrandt y soigne les compositions et les vides, décrit avec précision les visages burinés par le temps, avec respect et dignité. Aumale privilégie les états rares, et dicte ses achats au marchand londonien Colnaghi. C’est lui qui achète sur ordre pour le duc La Mère de Rembrandt au voile noir lors d’une vente en 1870. L’œuvre répond à tous les critères de l’acheteur : un état rare, une marge, et surtout les paraphes de Pierre II Mariette, marchand d’estampes parisien – datés de 1661 et 1664, ceux-ci attestent son authenticité et sa qualité.

Dans la suite du parcours il faut s’arrêter devant le Paysage aux trois arbres (1643), gravure d’une grande tension atmosphérique. On distingue à peine sous l’orage et dans un encrage puissant un couple lové dans la pénombre au premier plan. L’atmosphère tourmentée de l’œuvre est intensifiée par les restes mal effacés sur la plaque d’une ancienne composition : des bras et des jambes apparaissent dans les nuages. Au fur et à mesure, le regard s’attache à différentes saynètes contenues dans le dessin : une scène de pêche, des vaches, et même un minuscule dessinateur de dos, figure de l’artiste lui-même ? Bien sûr, La Pièce aux cent florins (1648) est là, chef-d’œuvre de technicité et de complexité narrative. Entre paraboles et évangiles, Rembrandt condense les épisodes christiques autour de Jésus, figure lumineuse entourée d’une humanité bigarrée. Le titre viendrait du prix demandé pour cette gravure du vivant de l’artiste. L’épreuve du duc d’Aumale provient de la collection de Robert-Dumesnil (1778-1864) qui y a inscrit au verso « Je n’en connais point de plus belle » : on aurait tendance à le croire.

Saint Jérôme écrivant (1648) semble être un jeu de devinette. Derrière un tronc d’arbre très encré se devine un vieillard assis à une table, plume à la main. Presque caché, un crâne, et derrière l’écrivain, un chapeau de cardinal. L’artiste sème les indices iconographiques de la scène d’un trait vif et précis.

La dernière salle est consacrée aux deux dessins de Rembrandt rescapés du jeu des attributions dans les collections de Chantilly, aux dessins de son école ainsi qu’à deux gravures de ses élèves. Ces dernières, bien que de belle qualité, mettent surtout en lumière la virtuosité du maître d’Amsterdam.

 
informations

Rembrandt au Musée Condé,
jusqu’au 3 juin, Musée Condé, Domaine de Chantilly, rue du Connétable, 60500 Chantilly.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°495 du 16 février 2018, avec le titre suivant : Dans les beaux papiers de Rembrandt

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