Vendredi 10 juillet 2020

Art moderne

6 clés pour comprendre

Comprendre les lumières impressionnistes

Par Isabelle Manca · L'ŒIL

Le 12 mai 2020 - 989 mots

À 100 km l’un de l’autre, deux musées programment séparément, dans le cadre du festival « Normandie impressionniste », deux expositions sur la lumière dans la peinture impressionniste : « Nuits électriques » au MuMa Le Havre et « De l’aube au crépuscule » au Musée de Louviers.

1. Et la lumière fut !

Le Havre - véritable révolution technique au mitan du XIXe siècle, l’arrivée de l’éclairage urbain artificiel bouleverse totalement le quotidien des citadins. Les rares lanternes à huile sont alors massivement remplacées par de nombreux réverbères et becs à gaz ainsi que par d’éblouissants globes électriques. L’irruption de ce nouveau mobilier urbain transforme en profondeur la physionomie des grandes villes, à commencer par Paris. Le réverbère de la capitale devient ainsi presque instantanément un des motifs artistiques les plus emblématiques de la vie moderne. Ce lampadaire majestueux aux formes élégantes et variées fait même l’objet de portraits, comme dans la célèbre série de photographies de Charles Marville. Les peintres lui accordent par ailleurs une place de premier plan, à l’instar du célèbre tableau de Gustave Caillebotte. Dans cette vue parisienne typique, le réverbère est en effet situé pile au centre du tableau ; c’est donc naturellement vers lui que converge le regard des spectateurs.

2. La Ville Lumière

Le Havre -  L’apparition de l’éclairage artificiel dans les grandes villes occidentales transforme radicalement le paysage nocturne et la conception même de la nuit. Longtemps complètement obscure, et donc synonyme de danger, la nuit s’illumine progressivement. L’irruption des réverbères et des enseignes en néons métamorphose totalement la nuit et génère des expériences visuelles sans précédent ainsi que des ambiances variées. Ces jeux d’ombre et de lumière, ces clairs-obscurs et ces véritables visions féeriques frappent l’imaginaire collectif. En raison de son nombre colossal de lampadaires, mais aussi de cafés et de monuments éclairés, Paris s’impose rapidement comme l’archétype de la Ville Lumière. À la fin du XIXe siècle, la lumière est omniprésente et de plus en plus souvent colorée, renforçant encore cette ambiance chaleureuse et festive, presque irréelle. Ces paysages inédits influencent fortement les artistes qui font de l’atmosphère de la nuit parisienne l’un de leurs sujets de prédilection.

3. Les plaisirs nocturnes

Le Havre -  La banalisation de l’éclairage artificiel bouleverse le mode de vie des citadins. En l’espace de quelques années, les grandes villes cèdent ainsi au noctambulisme. Passages, boulevards, mais aussi salles de spectacles et terrasses de café brillent de mille feux et attirent un public toujours plus dense. Logiquement, les lieux de plaisir et de sociabilité se multiplient, à l’instar des cabarets et des cafés-concerts qui poussent comme des champignons à Paris. Pour les artistes en quête de sujets nouveaux en phase avec la vie moderne, ces lieux offrent un réservoir de motifs et de sujets inépuisable. Danseuses, serveuses, devantures de cafés et clients s’imposent ainsi comme les nouveaux sujets à la mode. Les peintres et les affichistes d’avant-garde rivalisent pour capturer sans fard l’atmosphère festive et parfois interlope de ces établissements. Les artistes tentent ainsi de retranscrire les effets crus de la lumière artificielle d’où les couleurs souvent criardes et les maquillages outrés.

4. Lumière fugitive

Louviers -  Mouvement d’avant-garde, l’impressionnisme bouleverse les codes esthétiques et les pratiques artistiques. Ses principaux représentants travaillent en plein air, sur le motif, pour saisir les impressions fugaces de la lumière sans cesse changeante. Leurs œuvres d’une grande liberté d’exécution tentent de retranscrire le ressenti de l’artiste face à un paysage et son évolution au fil des saisons, voire au sein d’une même journée. Cette démarche expérimentale pour traduire les effets atmosphériques et les changements de lumière relègue progressivement le sujet du tableau au second plan, la couleur et la lumière devenant les véritables enjeux de l’œuvre. Chez Pissarro, cette obsession pour capter les évolutions de la lumière conduit au fil des ans à une certaine dissolution des figures et des motifs. Dans ses œuvres flirtant avec l’abstraction, on ne distingue plus de personnages ou de détails topographiques précisément identifiables, mais on perçoit uniquement une puissante sensation colorée.

5. Les jeux de lumière

Louviers -  Chef de file de l’impressionnisme, Monet est fasciné par la lumière et particulièrement par le rendu de l’eau. Ce thème omniprésent dans sa carrière occupe une place prépondérante à la fin des années 1870, quand il travaille à Vétheuil. Le peintre représente assidûment ce petit bras peu fréquenté de la Seine depuis les berges ou directement de son bateau-atelier. Il concentre alors ses recherches plastiques sur la fluctuation de la lumière au fil des heures et les reflets du ciel, des nuages et des arbres sur l’eau. Le fleuve est alors un miroir idéal pour observer les jeux de lumière en variant les touches et en expérimentant une large gamme chromatique. Dans cette série, ce tableau tranche par son format en hauteur. Un choix inhabituel pour un paysage mais qui permet de renforcer l’effet miroir du ciel et des ombres se reflétant sur les flots ridés. Pour garantir la lisibilité entre les éléments, le peintre a manié deux touches : une arrondie dans le ciel et une plus étirée dans l’eau.

6. Lumière intime

Louviers -  Dans la galaxie impressionniste, Auguste Renoir est sans aucun doute celui qui s’est le plus intéressé à l’univers intime du foyer et à la figure féminine. L’artiste a en effet multiplié les compositions représentant des jeunes femmes affairées à leurs occupations quotidiennes dans leur intérieur, ou absorbées dans leurs loisirs, notamment la lecture. Pour renforcer la sensation d’intimité de ces scènes, le peintre recourt le plus souvent à une lumière naturelle d’une grande douceur. Cette lumière caressante et floutée suscite une sensation de proximité avec le personnage. Cette lumière ouatée semble envelopper des instants fugaces et suggère l’idée d’un instant d’intimité volé. Cette délicate lumière intérieure, alliée à une touche tout en finesse et l’utilisation de couleurs tendres et nacrées, magnifie par ailleurs la carnation subtile de ses modèles. Ces scènes de genre, légères et joyeuses, ont grandement participé à la construction de la réputation d’un Renoir « peintre du bonheur ».

« Nuits électriques »,
MuMa Le Havre, 2, boulevard Clemenceau, Le Havre (76). Tous les jours de 11 h à 18 h, jusqu’à 19 h le week-end, fermé le lundi. Tarifs : 10 et 6 €. Commissaire : Annette Haudiquet. www.muma-lehavre.fr
« De l’aube au crépuscule. Couleur impressionniste »,
Musée de Louviers, place Ernest-Thorel, Louviers (27). Tous les jours de 14 h à 18 h, fermé le mardi. Entrée libre. Commissaire : Michel Natier. www.ville-louviers.fr

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°734 du 1 mai 2020, avec le titre suivant : Comprendre les lumières impressionnistes

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