Art moderne

Bührle et ses chefs-d’œuvre au prix du sang

Par Élisabeth Santacreu · Le Journal des Arts

Le 9 mai 2019 - 558 mots

PARIS

Le Musée Maillol présente la collection Bührle, en tournée pendant l’aménagement du musée qui doit l’accueillir. Un trésor qui reste entaché par ses conditions d’achat.

Paris. À la fin du catalogue de l’exposition présentée au Musée Maillol, le commissaire, Lukas Gloor, directeur de la Fondation et Collection E. G. Bührle à Zurich, publie une biographie succincte. Pour 1939, il note : « Bührle rencontre Fritz Nathan, marchand d’art munichois émigré à Saint-Gall qui le conseillera pendant les années qui suivent […] ». La chronologie qu’il avait publiée en 2017 en conclusion du catalogue de l’exposition « Chefs-d’œuvre de la collection Bührle » présentée à la Fondation de l’Hermitage, à Lausanne (1), était beaucoup plus explicite pour cette année 1939 : « Le 30 juin, Bührle fait partie des acheteurs de la vente aux enchères, organisée par la galerie Fischer de Lucerne, d’œuvres d’“art dégénéré” saisies par le régime nazi dans les musées allemands. Peu après, il rencontre Fritz Nathan, marchand d’art munichois émigré à Saint-Gall qui deviendra, pendant les années qui suivent, son conseiller le plus proche. »

Par l’intermédiaire de la galerie Fischer et aidé de Fritz Nathan, entre autres, Emil Bührle (1890-1956), marchand d’armes allemand installé en Suisse, acquit des œuvres volées. S’il n’est pas établi avec certitude qu’il en connaissait la situation, il est difficile de croire qu’il l’ait ignorée, ou du moins qu’il n’ait pas entretenu de doutes à cet endroit. Dans le même ouvrage de 2017, Lukas Gloor publiait l’inventaire complet par année d’acquisition de la collection Bührle, mentionnant notamment pour chaque œuvre son vendeur et sa situation au regard des biens spoliés. L’ensemble de ce travail est en accès libre sur le site de la Fondation, en allemand et en anglais (2).

Œuvres mal acquises

Même si un chapitre y évoque cette problématique, il aurait été plus habile de publier cette chronologie détaillée et cette liste de 633 œuvres (dont celles qui ont été rendues après la guerre et que Bührle n’a pu racheter) dans le catalogue du Musée Maillol. La Fondation Bührle, qui veut croire le marchand d’armes parfaitement honnête, afficherait mieux sa transparence. Il reste des zones d’ombre, des regrets – le marchand Paul Rosenberg dut, par exemple, accepter de négocier le prix du rachat des œuvres volées. Le sujet n’est certainement pas clos, notamment parce que l’historique des œuvres remonte seulement à la date d’achat par le vendeur et laisse dans l’ombre les conditions de l’acquisition par celui-ci. Il faut cependant admettre que l’institution a fait sa part de travail dans le dossier des victimes spoliées. À Paris, un tout petit espace est consacré à ce sujet dans le parcours de l’exposition, mais les visiteurs peuvent se rendre au Mémorial de la Shoah où se tient une autre exposition, « Le marché de l’art sous l’occupation, 1940-1944 », et lire le livre qu’Emmanuelle Polack a consacré au sujet sous le même titre (éd. Tallandier, 2019).

Il reste que la sélection d’œuvres présentées au Musée Maillol, axée sur les années 1850-1920, est proprement éblouissante. Le visiteur peut y voir ces icônes que sont par exemple La Liseuse (1845-1850) de Corot, Été à Bougival (1876, [voir ill.]) de Sisley ou Portrait de Mademoiselle Irène Cahen d’Anvers (La Petite Irène) (1880) de Renoir. Des œuvres mal acquises et rachetées par Bührle à leur propriétaire légitime, après la guerre…

La Collection Emil Bührle, Manet, Degas, Renoir, Monet, Cézanne, Gauguin, Van Gogh, Modigliani, Picasso,
jusqu’au 21 juillet, Musée Maillol, 59-61 rue de Grenelle, 75007 Paris.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°523 du 10 mai 2019, avec le titre suivant : Bührle et ses chefs-d’œuvre au prix du sang

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