Mardi 11 décembre 2018

Bernard Buffet, L’ange crucifié

Par Marie Zawisza · L'ŒIL

Le 18 octobre 2016 - 1060 mots

Nul artiste ne semble avoir plus divisé, au XXe siècle, la critique et le public que Bernard Buffet. Ce mois-ci, deux expositions importantes à Paris entendent les réconcilier. Peut-être.

Vingt ans à peine, visage maigre, yeux gris, cheveux dans le vent. Sur ses toiles, des objets hurlant le dénuement, la solitude, l’absence de lendemain, et des personnages étirés semblant compter des heures qui ne passent pas. Au lendemain de la guerre, les Français découvrent Bernard Buffet, peintre rimbaldien exprimant avec acuité et violence les années sombres dont ils sortent à peine. On compare son génie à celui de Picasso. En 1948, à 20 ans, le voici lauréat du Prix de la critique, ex aequo avec Bernard Lorjou. En 1955, un classement l’établit parmi les dix meilleurs peintres de l’après-guerre : Buffet obtient la première place. Ses toiles s’arrachent. Mais voilà qu’en 1956, dans les pages de Paris Match, le peintre de la douleur prend des airs de Gatsby le magnifique. Les lecteurs le découvrent enrichi, propriétaire d’un château près d’Aix-en-Provence, entouré de domestiques, paradant dans une Rolls-Royce conduite par un chauffeur. « Le peintre de la misère roule en Rolls ! », s’indigne-t-on. C’est le début de la chute. « Oui, je n’ai que 29 ans ! Et alors… Cela vous ennuie ? Est-ce que cela vous regarde ? Dites-le donc qu’ils me haïssent tous ? J’en ai assez à la fin. Pourquoi me déteste-t-on ? », demande-t-il à un journaliste en 1957. Bientôt, les musées lui tourneront le dos… jusqu’à sa mort en 1999.

Cet automne, deux expositions parisiennes, au Musée d’art moderne de la Ville de Paris et au Musée de Montmartre, nous donnent enfin l’occasion de regarder avec des yeux neufs l’œuvre de ce peintre relégué dans une contre-allée de l’histoire de l’art – en particulier de cette « deuxième période » au cours de laquelle on ne regardait plus ses toiles.

La disgrâce
Pourtant, si 1956 peut marquer le début de la chute de Buffet, elle apparaît aussi, à bien des égards, celle de son apogée. Cette année-là, le jeune peintre représente la France à la Biennale de Venise. Sa célébrité est désormais mondiale. L’artiste taciturne dîne désormais avec le couple Pompidou, comme il fréquente Jean Cocteau, Georges Simenon ou François Mauriac. Il faut dire que depuis 1950, Bernard Buffet est devenu le compagnon d’un jeune homme brillant passionné d’art : Pierre Bergé, de deux ans son aîné. Pendant 8 ans, ce dernier partage sa vie, devient son mentor, l’introduit dans ses réseaux. Ses toiles se vendent, son talent est reconnu.

Mais voilà qu’en 1958, Bernard Buffet rencontre sa nouvelle muse, Annabel Schwob. Les couleurs ont fait irruption dans ses toiles. On lui reproche de ne plus être misérabiliste. « À ses débuts, il volait pour peindre les draps en lin de sa grand-mère. La peinture coûtait cher. Désormais, il peut se payer des couleurs, qui irradient ses peintures, composées dans ce style extrêmement original qui fait qu’on identifie immédiatement ses peintures », commente le critique d’art Henry Périer, commissaire de l’exposition « Bernard Buffet post 1958 : une symphonie de couleur en plus » au Musée du Touquet en 2015. Parallèlement, en 1959, André Malraux devient ministre d’État chargé des Affaires culturelles. Désormais, c’est la peinture abstraite qui se trouve sous les feux de la rampe. La figuration ? Un combat d’arrière-garde, pensent certains.

Les honneurs officiels

Il n’empêche. Si l’establishment – ministres, conservateurs de musée, critiques – lui tourne le dos, Bernard Buffet reste aimé des étrangers et ses toiles s’arrachent. Il est l’un des rares peintres français connus dans le monde. En France même, il reste soutenu par le public et certaines personnalités comme l’écrivain Louis Aragon ou Maurice Druon, nommé ministre des Affaires culturelles en 1973. En 1974, le peintre sera élu à l’Académie des beaux-arts. L’année précédente, un collectionneur japonais, épris de la peinture de l’artiste, inaugure au Japon un musée dédié à son œuvre. En 1985, Andy Warhol confie à la presse que son peintre français préféré est Bernard. En 1989, lors d’une vente d’un de ses tableaux au Japon, il arrive que toutes les personnes présentes dans la salle lèvent la main. Bernard Buffet, du reste, ne vit que pour la peinture. On le lui reprochera aussi, lui qui a exécuté pas moins de huit mille toiles. « Nous le voyions peu : il passait son temps à peindre », confie son fils Nicolas Buffet.

Le suicide
Chaque année, Bernard Buffet consacre plusieurs mois à peindre pour son exposition annuelle et thématique chez son marchand Maurice Garnier. Il compose ainsi des cycles religieux (la Passion du Christ), littéraires (Vingt mille lieues sous les mers, L’Enfer de Dante), allégoriques (Les Oiseaux, Les Folles), ou encore historiques (Horreur de la guerre). « La peinture constitue pour lui une voie sacrée, sacrificielle, vouée à la rédemption des souffrances humaines, de la solitude, de la mort », éclaire l’historien d’art Yann Le Pichon, commissaire de l’exposition « Bernard Buffet intimement » au Musée de Montmartre. Une foi ardente lui a en effet été transmise par sa mère, morte dans ses bras lorsqu’il avait 17 ans.

En 1972, à la demande du secrétaire du pape Paul VI, Bernard Buffet offre au Vatican les tableaux de la vie du Christ, peints dix ans auparavant pour la chapelle du Château l’Arc, qu’il a acquis en 1956, près d’Aix-en-Provence. En 1999, atteint de la maladie de Parkinson, Bernard Buffet voit s’approcher le jour où il ne pourra plus peindre. Le 4 octobre 1999, après avoir déposé un bouquet à la statue de la Vierge dans le parc de sa résidence à Tourtour, dans le Var, il se donne la mort par asphyxie, avec un sac de sa galerie griffé à son nom, confiant que la mère du Christ ne l’abandonnera pas. Ses dernières toiles : des squelettes dansant en habits Renaissance. Comme un ultime adieu, un ultime pied de nez, une ultime prière.  

Biographie

1928 : Naissance à Paris
1943 : Entre à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris
1958 : Première rétrospective à la Galerie Charpentier à Paris
1973 : Inauguration du Musée Bernard Buffet à Surugadaira, Japon
1974 : Élu à l’Académie des beaux-arts
1993 : Promu au grade d’officier de la Légion d’honneur
1999 : Ne pouvant plus peindre à cause de la maladie de Parkinson, se suicide dans sa résidence à Tourtour (83)

Expositions

« Bernard Buffet, rétrospective », jusqu’au 26 février 2017. Musée d’art moderne de la Ville de Paris, 11, avenue du Président-Wilson, Paris-16e. Ouvert du mardi au dimanche de 10 h à 18 h, nocturne le jeudi jusqu’à 22 h. Tarif : 9 et 12 €.Commissaire : Dominique Gagneux. www.mam.paris.fr

« Bernard Buffet, intimement », jusqu’au 5 mars 2017. Musée de Montmartre, 12, rue Cortot, Paris-18e. Ouvert tous les jours de 10 h à 18 h. Tarif : de 5,50 à 11 €. Commissaires : Yann Le Pichon, Sylvie Buisson, Saskia Ooms. www.museedemontmartre.fr 

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°695 du 1 novembre 2016, avec le titre suivant : Bernard Buffet, L’ange crucifié

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