Dimanche 27 septembre 2020

Biennale

Berlin, une Biennale post-contemporaine

Par Isabelle Spicer (Correspondante à Berlin) · Le Journal des Arts

Le 6 juillet 2016 - 1007 mots

La 9e édition de la manifestation berlinoise, conçue par un collectif d’artistes, utilise les formes technologiques du monde actuel pour mieux révéler ses tiraillements entre réel et virtuel.

À  la recherche du Berlin perdu ? Non merci, déclare le jeune collectif d’artistes new-yorkais DIS, commissaire de la 9e édition de la Biennale de Berlin. Qui a vécu à Berlin dans les années 1990 ne peut s’empêcher d’exprimer, à qui veut bien l’entendre, sa nostalgie de cette époque où la Biennale a été créée, celle des squats d’artistes, des clubs techno déjantés logés dans des anciens bunkers, des bars « semi-légaux » qui migraient en fonction des descentes de police, qu’il fallait trouver grâce au bouche-à-oreille dans une ère pré-Internet. À leur arrivée dans la capitale, les quatre membres du collectif, David Toro, Lauren Boyle, Solomon Chase et Marco Roso, en ont fait l’expérience lors d’une visite de la Potsdamer Platz. Sur le territoire de l’ancien no man’s land du mur de Berlin ont surgi des tours de brique, de verre et d’acier conçues par des architectes aussi prestigieux que Renzo Piano. « Ce n’est pas Berlin ! », s’est exclamé un ami des artistes. « Nous étions surpris : nous avons regardé autour de nous et la place était remplie de Berlinois, vaquant à leurs occupations comme à la City », déclare David Toro.

Le collectif d’artistes a décidé de tourner le dos à cette nostalgie ambiante, pour mieux se saisir de la ville globalisée qu’est devenue la capitale allemande, où règnent désormais start-up et tourisme de masse. En lieu et place des lieux désaffectés qui faisaient le charme de la plupart des Biennales précédentes, ils ont sélectionné des bâtiments emblématiques du nouveau Berlin. Par exemple, l’Akademie der Künste coincée sur la Pariser Platz entre l’ambassade des États-Unis et l’Hôtel Adlon où Michael Jackson avait exhibé son bébé par la fenêtre. Entièrement rénové, le bâtiment de béton et verre rappelle un terminal d’aéroport. DIS investit également un lieu d’exposition mobile, le Blue-Star, symbole des hordes toujours plus nombreuses de touristes qui envahissent Berlin, un bateau-mouche transformé en installation, où Korakrit Arunanondchai et Alex Gvojic envisagent l’extinction de l’espèce humaine et la prise du pouvoir par des rats géants.

« Le présent travesti »
Le collectif DIS s’empare du nouveau Berlin pour mettre en lumière la réalité d’un monde post-Internet, et réalise un numéro d’équilibriste entre univers virtuel et monde réel. « Donald Trump va-t-il être président ? Le blé est-il toxique ? […] La France est-elle une démocratie ? Est-ce que je souffre de dépression ? Sommes-nous en guerre ? », s’interroge DIS. Ses membres refusent toutefois d’expliciter le présent, préférant le travestir afin d’en faire ressortir le paradoxe et l’essence, ce qu’ils nomment la « paradessence ». D’où le titre de la Biennale, « The Present in Drag » (« le présent travesti »). De nombreux artistes suivent la tendance majeure de cette édition en adoptant les formes de la communication d’entreprises réelles ou fictives. Simon Denny expose ainsi une œuvre – un peu trop littérale – sous la forme de stands commerciaux que l’on pourrait trouver dans une foire consacrée aux nouvelles technologies. Ces stands fictifs présentent trois entreprises numériques réelles utilisant la monnaie virtuelle du bitcoin.

Beaucoup plus subtilement, Hito Steyerl, qui occupait le pavillon de l’Allemagne lors de la dernière Biennale de Venise, en 2015,  présente une œuvre qui a toutes les apparences de la vidéo promotionnelle d’une entreprise spécialisée dans l’animation 3D basée à Kharkiv, dans l’est de l’Ukraine. Mais le film relate en réalité le destin du créateur de son entreprise, ingénieur aérospatial formé dans l’ex-Union soviétique. Spécialisé dans le « nearshore », c’est-à-dire la délocalisation de services dans des pays géographiquement et culturellement proches, celui-ci s’inquiète des retombées du conflit avec la Russie, prédisant une crise migratoire si la Russie envahissait l’est de l’Ukraine. L’œuvre de Christopher Kulendran Thomas procède du même principe, autour d’une installation et pseudo-vidéo promotionnelle pour appartements de luxe. Le collectif CUSS Group, fondé à Johannesbourg (Afrique du Sud), crée un magasin où le public de la Biennale se transforme en clientèle qui peut par exemple acquérir un écran plat pour 40 euros. Mais CUSS organise une pénurie fictive : pour obtenir cet article, les clients doivent s’inscrire sur une liste d’attente et fournir leur adresse électronique. Cette liste de noms permet à CUSS Group d'envoyer des liens vers des happenings virtuels, mais aussi de recueillir des données sur leurs « clients », alimentant la peur du « big data ».

Un message politique
L’artiste américain Josh Kline travestit quant à lui une réalité qui lui déplaît et propose un révisionnisme historique virtuel. Son œuvre Crying Games utilise une technologie 3D qui plaque les visages de George W. Bush, Condoleezza Rice, Donald Rumsfeld, Tony Blair ou Dick Cheney sur des acteurs vêtus comme des prisonniers, dans un univers carcéral. Ces instigateurs de la deuxième guerre en Irak sanglotent chacun à leur tour : « Je suis tellement désolé(e) ! Qu’est-ce que j’ai fait ? Tous ces gens ! »

Au KW, centre d’art contemporain qui organise la biennale, Camille Henrot s’attaque pour sa part au flot de courriels qui submergent quotidiennement nos messageries. Elle répond de manière décalée à des e-mails qui appellent à un soutien moral ou financier, un achat, mais n’attendent certainement pas une réponse écrite. Elle explique ainsi à Groupon, qui souhaite lui vendre une épilation à la cire, à quel point elle est attachée à ses poils, se lance dans une diatribe contre les régimes sans gluten, et philosophe avec sa banque.

La peinture est la grande absente de cette édition de la Biennale, qui n’expose qu’une seule peinture à l’huile de facture classique, signée Nicolas Fernandez. L’œuvre trouve son point de départ dans le monde virtuel : elle représente une photographie devenue virale sur Internet, l’image d’une femme nue allaitant son enfant dans une position inversée de yoga, proche du poirier.
Les commissaires de la manifestation en sont conscients, de nombreux artistes parmi ceux exposés utilisent une forme visuellement « commerciale », et sont obsédés par la superficialité et la surface des images. Toutefois, grâce à la dichotomie entre l’intention et l’interprétation, la forme et le contenu, le message n’en est que plus saisissant. DIS livre ainsi une biennale éminemment politique.

9e Biennale d’art contemporain de Berlin

jusqu’au 18 septembre, Akademie der Künste, Pariser Platz 4 ; European School of Management and Technology, Schloßplatz 1 ; The Feuerle Collection, Halleshes Ufer 70 ; KW Institute for Contemporary Art, Augustraße 69, Berlin ; tlj sauf mardi 11h-19h, jeudi jusqu’à 21h ; entrée 16 € (ou 26 € avec tours sur le bateau Blue-Star), bb9.berlinbiennale.de. Catalogue, éd. DIS, 16 €.

Légende Photo :
Vue de l'installation de Josh Kline pour la 9e Biennale de Berlin, avec Mission Accomplished, 2016, littière pour chat, et Crying Games, 2015, installation multimédia. Courtesy Josh Kline et 47 Canal, New York. © Photo : Timo Ohler.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°461 du 8 juillet 2016, avec le titre suivant : Berlin, une Biennale post-contemporaine

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