Amedeo Modigliani, une vie pour le portrait

Par Marie Zawisza · L'ŒIL

Le 23 mars 2016

Le LaM retrace l’itinéraire d’Amedeo Modigliani, qui choisit de consacrer sa carrière au portrait. Stratégie artistique et commerciale à une époque où les artistes d’avant-garde doivent avant tout se démarquer pour exister ou véritable passion ?

« J’ai dix ans de retard sur lui ! » Modigliani vient d’apercevoir les tableaux de Picasso dans l’appartement du collectionneur Roger Dutilleul, rue de Monceau. D’un coup, le voici inconsolable. Au point que pour réaliser le portrait de l’amateur d’art – sept heures et demie de pose, réparties sur trois séances, du 16 au 18 juin 1919 –, le peintre demande à ce dernier de lui placer aussi devant les yeux… une nature morte de Picasso (Poissons et Bouteilles, 1909). Le portrait, qui reprend les chromatismes de la nature morte, sera qualifié par le marchand Léonce Rosenberg, dans une lettre à Dutilleul de 1943, de « chef-d’œuvre ». Mais pourquoi diable Modigliani a-t-il ressenti le besoin de s’inspirer d’une nature morte du père du cubisme pour peindre un portrait ? Sans doute parce que la nature morte apparaît alors comme le genre idéal en effet pour déformer la réalité et mener des recherches artistiques. C’est à travers les natures mortes que les artistes essaient alors généralement de révolutionner la peinture. Pourtant, étrangement, Modigliani, à contre-courant de ses contemporains, cherche et trouve son style dans le portrait, comme le souligne la rétrospective consacrée au peintre au Musée du LaM à Villeneuve-d’Ascq, jusqu’au 5 juin 2016. Quitte à s’inspirer des expérimentations des artistes d’avant-garde dans les autres genres picturaux. Stratégie de se démarquer en créant sa « marque de fabrique » ? À voir…

Retour à l’ordre
Curieuse carrière, en réalité, que celle de Modigliani. Les premières œuvres de cet Italien arrivé en 1906 de sa Livourne natale à Paris sont en effet des portraits. Leur inspiration est plutôt fauve et on n’y reconnaît pas encore ce qui deviendra le style de Modigliani. Le jeune artiste, du reste, n’en semble guère satisfait. À partir de 1909, le voilà qui délaisse le pinceau pour le burin. Sa rencontre avec Constantin Brâncusi, dont les formes hiératiques rompent avec l’esthétique jugée trop classique de Rodin, a éveillé en lui le désir de tailler la pierre. « Les têtes aux longs cous s’alignaient devant son atelier, les unes à peine ébauchées, d’autres entièrement achevées », rapportera le peintre et graveur Henry Ramey, son voisin d’atelier de la rue Falguière, à Montparnasse.

Mais ces têtes étranges ne représentent en rien des visages de personnes connues. Avec leurs formes concaves et allongées, elles évoquent de façon troublante l’art africain, en particulier les masques Fang, découverts au Musée du Trocadéro. Quant à ses croquis de femmes, ce sont alors des caryatides, qui semblent tout droit surgies de cet art khmer pour lequel il se passionne. Même lorsqu’il dessine, en 1911, sa maîtresse la poétesse russe Anna Akhmatova, son portrait est si stylisé que la jeune femme y est presque méconnaissable. « À cette époque, Modigliani rêvait de l’Égypte […]. Il dessina ma tête avec une coiffure de reine égyptienne ou de danseuse, et il me sembla entièrement pris par l’art de l’Égypte ancienne », observera-t-elle.

Et voilà qu’en 1914, Modigliani revient à la peinture… et au portrait, genre le plus lié au réel. La raison de ce revirement soudain ? La fragilité de ses poumons, avancent généralement les historiens d’art. « Mais il est intéressant de relever que c’est l’année même de l’entrée en guerre – 1914 – que Modigliani renoue avec le portrait », souligne Sophie Lévy, co-commissaire de la rétrospective. « On a oublié aujourd’hui que les années de guerre ont représenté un retour à l’ordre très violent. Nombre d’artistes par ailleurs qui ne pouvaient se battre essayaient de survivre, économiquement, artistiquement, socialement, dans un marché de l’art très déstructuré… Picasso est alors revenu à un style plus classique. Modigliani, lui, au lieu d’affirmer ses origines en clamant “Je suis Italien”, choisit de dire : “Je suis juif, et je peins la racaille de Montparnasse !” », remarque Sophie Lévy. Un exemple ? En 1916, il peint le peintre Moïse Kisling, en vareuse, comme un paysan, sans aucune idéalisation.

Peindre la vie
Par ses portraits, le peintre métèque reconstituerait ainsi une république de l’art. Et cela, grâce à un style désormais immédiatement reconnaissable. Car force est de constater qu’en s’exerçant à la sculpture et en se passionnant pour les arts premiers, Modigliani s’est forgé une manière propre, radicalement différente de celle de ses débuts. Dans ses visages peints transparaît le souvenir de ses recherches sculpturales : les yeux sont petits et ovales, les nez allongés et les pupilles disparaissent, comme dans le creusement de l’orbite oculaire des masques Fang du Gabon portés lors de cérémonies votives et dont on croyait reconnaître les traits dans ses Têtes de pierre.

Pourtant, pour son ami le sculpteur Jacques Lipchitz, Modigliani, malgré son goût pour les arts primitifs, « ne subit jamais profondément leur influence », ni « celle du cubisme » : le jeune Italien aurait été incapable de se distraire de l’intérêt que lui inspiraient les personnes, et des sentiments que ces dernières faisaient naître en lui. Ce qui semble au cœur de sa démarche ? Le désir d’insuffler la vie à ses portraits. « Les visages de Cézanne, à l’instar des belles statues antiques, sont dépourvus de regard. Les miens, par contre, en ont un. Les miens regardent toujours, même lorsque j’ai cru devoir ne pas leur attribuer de pupilles », a-t-il ainsi confié à son ami Chaïm Soutine. Ainsi n’a-t-il de cesse de rechercher des éléments d’asymétrie pour rendre ses portraits vivants : tantôt, il place les yeux ou les oreilles à des hauteurs différentes, tantôt, il peint un œil vide, l’autre doté d’un iris… Comme si ses recherches plastiques ne devaient jamais effacer l’identité et la vie de ces modèles… « D’ailleurs, il va parfois jusqu’à écrire dans la toile le nom de ses modèles, comme Picasso ou Paul Guillaume, pour souligner leur identité », remarque Sophie Lévy.

Les nus
Mais cette volonté d’identifier les personnes ne trahirait-elle pas un projet d’exploiter le caractère lucratif du genre en flattant l’ego de son modèle ? « Probablement pas. Modigliani n’a jamais adopté de position de flagorneur, au point qu’il n’a pas hésité à se fâcher avec son marchand Paul Guillaume. Par ailleurs, il vendait très peu ses portraits… Ces derniers ne commencent à être regardés par un cercle plus large qu’à partir de 1918, à Nice, quand il atteint le classicisme de son style, comme on le voit dans les portraits de Jeanne Hébuterne. Mais ils ne sont de toute façon véritablement exposés qu’à partir des années 1940 », analyse Sophie Lévy. Amedeo Modigliani exprime cependant son envie de vendre lorsque son marchand Léopold Zborowski lui demande, en 1917, de peindre plus de nus. Et aujourd’hui, ce sont ces nus qui obtiennent les plus hauts prix en salles des ventes !

« Amedeo Modigliani, l’œil intérieur »

Du 27 février au 5 juin 2016. LaM, Lille Métropole Musée d’art moderne, d’art contemporain et d’Art brut, 1, allée du Musée, Villeneuve-d’Ascq (59). Du mardi au vendredi de 11 h à 18 h, le week-end de 10 h à 18 h, fermé le lundi.
Tarifs : 10 et 7 €.
Commissaires : Sophie Lévy, Jeanne-Bathilde Lacourt, Marie-Amélie Senot.
www.musee-lam.fr

Amedeo Modigliani, l’œil intérieur, catalogue de l’exposition, Gallimard/LaM, 192 p., 35 €.

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°689 du 1 avril 2016, avec le titre suivant : Amedeo Modigliani, une vie pour le portrait

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