Vendredi 14 décembre 2018

Acclimatation

Exposition garantie 100 % synthétique

Par Manou Farine · L'ŒIL

Le 21 novembre 2008 - 1269 mots

L’exposition « Acclimatation » donne un généreux coup de fouet au marronnier nature/culture. La vingtaine de jeunes artistes aux prises avec les mutations de la nature se charge de lui réécrire une représentation aussi déviante que distanciée. Visite.

Ils sont trois. Un peu stupides, attachants mais pathétiques. Trois insectes métalliques motorisés, sortes de degrés zéro de l’évolution mécanique, bricolés par le jeune artiste Valère Costes. Longues tiges et petites roulettes pataudes, ils avancent tant bien que mal, avec l’obstination d’une bête, la lourdeur d’une tortue ou la grâce maladroite d’un crabe. Retenues comme à une laisse par le fil électrique qui les nourrit, les trois bestioles low-tech, d’une espèce bien peu efficace, n’en finissent pas de foncer dans le mur et de s’affaler au sol. Avant de recommencer, livrant le vain spectacle de l’imitation de la nature, burlesque et sans appel. Un peu plus loin dans le parcours de l’exposition, le même artiste aligne, à la manière d’un herbier, des représentations de végétaux parfaitement crédibles, mais parfaitement… artificiels, qu’il légende en pur langage scientifique du nom des polymères qui les composent.
Valère Costes appuie là où ça fait mal avec la petite méchanceté que lui permet son désengagement apparent. Ainsi de Keep on Smoking, courte vidéo loufoque et poétique, qui montre l’artiste
québécois Michel de Broin en train de circuler poliment sur un vélo – premier de la classe verte – devenu écolo impropre en distribuant dans son sillage une calamiteuse fumée blanche (voir p. 88). Dévier, obliquer, tordre, provoquer, saper dogmes et certitudes plutôt que leçons donner pourrait d’ailleurs être la posture partagée tous azimuts par les artistes présents dans l’énergique exposition « Acclimatation ».

Des œuvres, rien que des œuvres
Le sujet abordé sur une proposition de Bénédicte Ramade, collaboratrice de L’œil, se présentait pourtant comme un glissant et potentiel réceptacle à démonstrations et à confusions de champs. Qui dit représentation de la nature dit bien souvent moralisation et écologisation de l’image.
À Nice, pourtant, pas l’ombre d’une œuvre en forme d’outil politique ou de prétexte, pas un message frontal qui viendrait occuper des œuvres qui auraient perdu leur centre. Et puisque les poncifs du genre sont écartés, place généreuse est faite au langage de l’art. C’est à un parcours fluide tout en rythmes, en trajectoires et en formes assumées qu’invite l’exposition.
À l’image d’une impeccable combinaison du parcours, réglée au cordeau dans l’une des salles consacrées au végétal : couleur marron et vert enfance, une version gonflée à bloc d’une grotte de Playmobil, « acclimatée » à échelle humaine par Pascal Bircher, face à un tronc d’arbre en polystyrène synthétisé par le Suisse Vincent Kohler. Une merveille de leurre-sculpture qui range entre ses écorces l’équivalent en planches de bois de ce qu’un tel tronc pourrait produire. Encore arbre et déjà prêt à monter, déjà domestiqué.
Entre les deux s’offre, comme un trait d’union hystéro-psychédélique, une peinture explosive et saturée de couleurs de l’Américaine Pearl C. Hsiung : cactus anthropomorphe agitant un drapeau sur fond d’éruptions volcaniques, ou la version Côte Ouest du paysage de synthèse.
Et en contrepoint à ces végétaux d’intérieur, comme pour déjouer toute tentation formaliste ou décorative, vient pousser la louche et touchante pépinière métissée de Gabriela Albergaria, sorte de forêt multiessence et ultra-locale de petits bois morts empruntés aux jardins de la Villa Arson, dont les arbres se dressent comme autant de collages, à coup de greffons artisanaux, de ficelages, de serrages et autres boulonnages précaires mais bien visibles.
Un tel carré d’œuvres prend place dans l’un des départements de l’exposition. Calqué pour trois d’entre eux sur le modèle scientifique et historique du Jardin d’acclimatation, le parcours collecte du vivant (vivarium), du végétal (arboretum) et de nouveaux territoires (planétarium). Mais que l’on ne s’y trompe pas : ici, pas de motte de terre, pas de petite bête, ni d’innocente particule de chlorophylle ou d’émouvante poussière d’étoile. Le vivant est mécanique, le végétal, artificiel, et les géographies ne sont que fictions.

Pas de rhétorique écologique
Sans doute est-ce moins vrai pour Pétrochimie et Climatologie, les deux chapitres qui introduisent et concluent le parcours. Ils sonnent comme une actualisation possible du modèle du Jardin d’acclimatation, qui replace le spectateur au présent : pas une perception de la nature qui ne soit aujourd’hui conditionnée par une urgence ou une rhétorique écologique. Les arbres « peints » à la pollution de pots d’échappement par Miguel Palma, ou la portière de voiture du duo BP sur laquelle s’écoule en continu un monochrome lisse et luisant d’huile de vidange, ne renoncent pas à la logique critique. Cette fois, l’acclimatation lorgne davantage du côté des enjeux économiques.
Aux chimères et aux mutants de jouer la partition la plus facétieuse. À commencer par Charlotte, chien patate assemblé à l’aide de cure-dents géants par Vincent Kohler. Lui qui imagina déjà ronces en latex, radis ou cervelas en résine cumule ici hybridation et métaphore de la sculpture comme passe-temps, à un jet de pierre d’une autre créature, Lola Isern, biquette empaillée et cumularde, domestiquée et corrigée en panière à linge, sous les doigts formidables de la Californienne Carlee Fernandez (voir p. 86).
Irruption de l’erreur et du mauvais goût, microgestes poétiques, territoires fictifs ou dessins toxiques, les artistes ont pris bonne note des mutations et des évolutions en cours, au point de les pousser dans leurs retranchements les plus absurdes, jouant de leurs maladresses et de leurs dérèglements et jetant aux orties synthétiques le rapport de force nature-culture.
Au fond, la nature dont débat l’exposition ne néglige aucune piste, à condition qu’elle garde ses distances. Et c’est bien à une distance pimpante et insolente que semble se tenir cette possible génération d’artistes, ni cyniques ni nostalgiques, pas plus censeurs, que moralistes. Acclimatation, hybridation et artefact, ou comment préciser aujourd’hui la nature de l’art et de sa réception.

Mariele Neudecker : bocal transcendantal

L’image se constitue lentement et s’appréhende dans la durée. Première vision : trois aquariums identiques, posés à hauteur de regard les uns derrière les autres, hissés sur de longs socles blancs. À l’intérieur de chaque cube vitré rempli de solution saline, on distingue des maquettes de paysages : d’abord des rochers bruns figurant comme l’entrée d’une grotte, puis des montagnes escarpées et neigeuses calées dans le deuxième et enfin un paysage atmosphérique de glace et de brouillard immergé dans le dernier aquarium. Ne reste plus qu’à y placer l’expérience du sujet spectateur. Pour peu que l’on s’ajuste dans l’axe du triptyque, les trois tranches s’additionnent en trois plans de façon à n’énoncer qu’une seule composition, dans la plus pure tradition picturale d’Europe du Nord.

Le paysage, cosa mentale
Tout y est : nature immanente, lumière diffuse et surnaturelle, formes simples, dérisoires petites ruines au regard de l’immensité de la nature. La partition jouée par l’artiste allemande Mariele Neudecker dénoue sans nostalgie et non sans ironie le genre du paysage romantique. Là où Caspar David Friedrich (1774-1840) exprimait l’angoisse de l’homme face à sa condition et à son devenir, Neudecker se contente d’accommoder techniquement les ingrédients nécessaires à la représentation archétypale du sentiment de la nature. Petits sapins, fibre de verre soigneusement peinte, brouillard chimique, colorants alimentaires, elle reprend le fil d’une tradition culturelle en une mystérieuse interprétation matérialiste, entre dispositif optique, puissance symbolique, image scientifique et kitsch de la représentation en 3D. Un peu comme si ce Friedrich in vitro, tranché en rondelles, était d’abord l’occasion de doubler et de mettre en scène l’expérience sensible et perceptive du paysage.
Et, de fait, l’hyperartificialité, renforcée par la miniaturisation, les effets brumeux et la modélisation du décor, nous rappelle que le paysage est d’abord affaire de construction, de cadre et de temporalité.

Autour de l'exposition

Informations pratiques.
« Acclimatation » jusqu’au 1er février 2009. Villa Arson, Centre national d’art contemporain, 20, avenue Stephen-Liégeard, Nice. Ouvert tous les jours de 14 h à 18 h, fermé le lundi. Entrée libre. www.villa-arson.org
Mike Nelson à la Villa. C’est à une autre forme de recyclage qu’invite le critique d’art Frédéric Bonnet dans la Galerie carrée de la Villa Arson. Été 2008, l’artiste anglais Mike Nelson défonce, griffe, troue à la hache les cimaises de la Hayward Gallery à Londres, entre pastiche et hommage à la littérature d’épouvante. À Nice, il a rapatrié la totalité des parois agressées avant de les redécouper pour produire une série de socles. Résultat : 40 sculptures rudes et indécises disposées en labyrinthe dans l’espace d’exposition, un peu comme si la Hayward Gallery avait été tout entière ingérée et recrachée en cubes.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°608 du 1 décembre 2008, avec le titre suivant : Acclimatation

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