Mercredi 11 décembre 2019

7 clefs pour comprendre Jacques Gruber

Par Sophie Flouquet · L'ŒIL

Le 26 septembre 2011 - 1383 mots

Les galeries Poirel à Nancy mettent à l’honneur une figure fondatrice et parfois oubliée de l’Art nouveau, longtemps appelé « style nouille ». L’occasion de redécouvrir un artiste et de restaurer une œuvre majeure. par Sophie Flouquet

1 - Entre Paris et Nancy
Né à Sundhouse, en Alsace, en 1870 et mort à Paris en 1936, Jacques Gruber a été l’un des protagonistes de l’école de Nancy. Longtemps resté connu des seuls spécialistes, il bénéficie aujourd’hui d’une première grande exposition monographique. Après avoir commencé ses études à Nancy, Gruber obtient une bourse d’études qui lui permet de partir à Paris. Il y suit l’enseignement de l’École des arts décoratifs et de l’École des beaux-arts, et y fréquente l’atelier des peintres Gustave Moreau et Pierre-Victor Galland. Mais c’est à Nancy, où règne alors une vive émulation artistique, qu’il choisit de s’installer pour exercer et enseigner. Gruber s’y trouve mêlé à l’aventure de l’Art nouveau nancéien. Brillant touche-à-tout, il exerce son talent dans le domaine des arts décoratifs et de la peinture. C’est toutefois sa maîtrise de l’art du vitrail qui lui permettra d’accéder à la notoriété et de poursuivre sa carrière, à Paris, après la Première Guerre mondiale, alors que l’école de Nancy vit ses derniers feux.

2 - Gruber, membre fondateur de l’école de Nancy
Si le Parisien Hector Guimard s’est imposé comme l’un des plus brillants représentants de l’Art nouveau français, c’est dans un foyer provincial, à Nancy, que le mouvement a toutefois connu le plus d’éclat. Depuis la fin du XIXe siècle, la ville attire de nombreux artistes des territoires annexés, qui y trouvent un tissu économique artisanal dynamique. C’est dans ce contexte qu’à l’instigation d’Émile Gallé est créée en 1901 une « Alliance provinciale des industries d’art ». S’y rallient notamment l’ébéniste Majorelle et le verrier Daum, dont les manufactures créent des productions artisanales de luxe. Tous ces artistes sont acquis aux principes d’une avant-garde européenne soucieuse de renouveler les références artistiques et de faire table rase du passé. Jacques Gruber appartient à la seconde génération de ces artistes, exposés, tel Gallé, dès 1889 à l’Exposition universelle de Paris. De retour à Nancy en 1893, il deviendra l’un des membres fondateurs du comité directeur de l’école de Nancy et participera aux nombreuses manifestations du mouvement.

3 - L’Art nouveau pour une fusion des arts
Dans la lignée du mouvement Arts and Crafts qui s’est développé en Angleterre à la suite de William Morris, les tenants de l’Art nouveau promeuvent l’abolition de la hiérarchie académique entre les arts, qui accordait un primat à la peinture et à la sculpture. Selon un principe d’unité dans l’art, ces artistes souhaitent mettre de « l’art dans tout » et réhabilitent les arts décoratifs. Dès son retour à Nancy, Gruber entre au service de la manufacture Daum comme artiste-décorateur. Il y restera jusqu’en 1897 et créera de nombreux décors de vases. Sa collaboration avec les manufactures nancéiennes se poursuivra, plus tard, vers 1904, avec la manufacture de céramique Rambervillers, pour laquelle il conçoit le dessin d’objets et de pièces de forme en grès flammé. Mais Gruber sera aussi peintre, créateur de mobilier ou de reliures, avant de se consacrer à son domaine de prédilection, l’art du verre architectural. C’est toutefois cette composante de l’Art nouveau, celle d’un art promouvant l’artisanat, qui en provoquera le déclin, après la Première Guerre mondiale, lorsque les procédés industriels s’imposeront aussi dans le monde de l’art et de l’architecture.

4 - Nancy avant guerre, un haut lieu du vitrail
Alors que les architectes du mouvement Art nouveau s’attachent à créer des espaces intérieurs plus largement ouverts sur l’extérieur, disposant sur les façades de larges baies et des bow-windows, le vitrail civil, qui brouille la frontière entre intérieur et extérieur, va connaître un nouvel âge d’or. Nancy peut aussi s’imposer dans ce domaine grâce à la présence ancienne d’une industrie verrière. C’est à cette technique, découverte par l’intermédiaire du Messin Laurent-Charles Maréchal, que Jacques Gruber va se consacrer à partir de 1896-1898. Excellent technicien et très habile en composition décorative, il parvient à marier différentes techniques pour la création de ses verrières. Elles associent une superposition de verres : en relief, colorés, gravés ou iridescents, s’inspirant des procédés mis au point par Tiffany, à New York. La qualité de ses productions lui permet de ravir les commandes prestigieuses des chantiers menés par les principaux protagonistes de l’Art nouveau, tel Louis Majorelle, Eugène Corbin ou Albert Bergeret. Gruber est alors devenu le principal vitrailliste de la Nancy d’avant-guerre.

5 - La prédilection de Jacques Gruber pour la nature
Fougères et ginkgo biloba sur les verrières de la brasserie L’Excelsior. Roseaux et monnaie du pape pour la villa Bergeret. Miroir à décor d’ombelles et vitrine aux orchidées… Dans toutes ses créations, qu’il s’agisse de vitrail ou de mobilier, Jacques Gruber a toujours affirmé une prédilection pour les décors végétaux. Rien de totalement surprenant dans le contexte de l’Art nouveau. Car les artistes ralliés à ce mouvement adhèrent à un même credo : créer un style radicalement neuf faisant table rase du passé et des références à l’antique ou aux styles historiques qui ont jusqu’à présent nourri les arts. Dans ces conditions, seule la nature peut devenir une nouvelle source d’inspiration, de surcroît inépuisable. Si les espèces végétales sont retranscrites de manière naturaliste, elles sont aussi choisies par ces botanistes amateurs pour leurs longues tiges souples et grimpantes, susceptibles de se prêter aux torsions de la ligne, caractéristique du style Art nouveau, mais aussi à une certaine stylisation.

6 - L’après-guerre et l’intérêt pour l’Art déco
Si cette exposition se consacre davantage à l’activité nancéienne de Gruber, la fin de sa carrière s’est déroulée à Paris. Le maître verrier s’y installe lors de la Première Guerre mondiale, dans un atelier situé villa d’Alésia, dans le 14e arrondissement. Gruber connaissait déjà la capitale, où il s’était formé et avait reçu, par la suite, quelques commandes prestigieuses, comme, en 1911, celle de la verrière de la coupole des Galeries Lafayette, dont les ferronneries ont été conçues par Louis Majorelle. Après la Première Guerre mondiale, alors que l’Art nouveau fait l’objet de toutes les critiques pour ses exubérances, le style de Gruber s’est déjà infléchi vers une nouvelle tendance, celle de l’Art déco. Gruber sera notamment sollicité pour participer à la grande aventure des décors des navires transatlantiques et œuvrera entre autres sur le paquebot Île-de-France, mis à flot en 1927. Il meurt à Paris en 1936, laissant derrière lui une nouvelle génération d’artistes : ses fils, Jean-Jacques (1904-1988), qui perpétuera la tradition familiale, et Francis (1912-1948), peintre expressionniste.

7 - Le vitrail, un patrimoine vulnérable
À l’occasion de cette manifestation présentée dans les galeries Poirel, le Musée de l’école de Nancy s’est aussi lancé dans une grande entreprise de restauration des verrières de Gruber, déposées dans ses réserves. La plupart sont montrées au public pour la première fois depuis leur sauvetage des démolitions d’immeubles, menées jusque dans les années 1970. Cela alors que l’Art nouveau était encore baptisé, par mépris, « style nouille ». Mais les amateurs peuvent aussi redécouvrir in situ les quelques ensembles disséminés dans des édifices de la ville, à la chambre de commerce et d’industrie, au Crédit Lyonnais – dont les verrières ont failli disparaître dans les années 1970 –, mais aussi dans la brasserie L’Excelsior. La plupart des grands chantiers privés de l’Art nouveau conservent également des vitraux du maître. Ainsi de la villa Majorelle, de la maison Weissenburger ou de la villa Bergeret. Autant de verrières qui permettent de comprendre l’importance de la fusion entre décor et architecture, l’un des principes fondateurs de l’Art nouveau.

Autour de l’exposition

Informations pratiques. « Jacques Gruber et l’Art nouveau, un parcours décoratif », jusqu’au 22 janvier 2012. Au Musée de l’école de Nancy. Ouvert tous les jours sauf le mardi, de 10 h à 18 h. tarifs : 8 et 6 euros. www.ecole-de-nancy.com

Au bout du chemin. Le parcours de l’exposition se poursuit dans la ville avec un itinéraire ponctué par les réalisations de Gruber. Outre la chambre de commerce, la villa Bergeret et la villa Majorelle, véritable manifeste de l’Art Nouveau, la brasserie L’Excelsior, la maison Gaudin constitue l’écrin de la première verrière signée par le décorateur en 1899. Mais la plus grande verrière se trouve dans le hall du Crédit Lyonnais, bâtiment réalisé par Félicien César en 1901. www.ecole-de-nancy.com

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°639 du 1 octobre 2011, avec le titre suivant : 7 clefs pour comprendre Jacques Gruber

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