Art contemporain

ACTIVITÉ

Vivre de son art, le grand écart permanent

Par Mathieu Oui · Le Journal des Arts

Le 11 avril 2019 - 794 mots

Pour faire face à la discontinuité des revenus artistiques et pérenniser une carrière, l’artiste doit souvent exercer plusieurs métiers.

Tenter de vivre de son art reste un choix de vie complexe. La plupart des enquêtes confirment le grand écart permanent que doivent effectuer les artistes entre la recherche de moyens de subsistance et la nécessité de se préserver du temps pour créer. À la question de savoir combien d’artistes vivent de leur art, une enquête estimait en 2007 à 360 le nombre de peintres percevant plus de 50 000 euros de revenus par an (1). En 2017, selon le rapport d’activité de la Maison des artistes, 10 % des « artistes auteurs » (dénomination qui englobe les illustrateurs, graphistes, etc.) avaient un revenu supérieur à 38 616 euros.

La récente mise en place des « schémas d’orientation pour le développement des arts visuels » (Sodavi) permet d’en savoir plus sur la réalité de leurs conditions professionnelles. Selon l’enquête Sodavi Île-de-France (2), région qui concentre 46 % des artistes visuels sur le plan national, le revenu annuel moyen des peintres, plasticiens, sculpteurs et graveurs s’élève à 14 598 euros en 2015. Les femmes artistes déclarent un revenu annuel moyen de 8 152 euros, contre 21 717 euros pour les hommes, des montants inférieurs à ceux des autres pratiques relevant de la Maison des artistes (graphistes, dessinateurs…).

Enseignants, médiateurs, assistants d’artiste…

Dans une série d’entretiens, la majorité des répondants déclarent une pluriactivité ou une activité complémentaire. « Nous sommes contraints à la pluriactivité. Pour ma part, je crois que cela peut être riche. » (Enquête Sodavi Nouvelle-Aquitaine [3]). Nombre d’entre eux sont ainsi enseignants en école d’art, intervenants en arts plastiques, assistants d’artiste, intervenants sur des projets artistiques ou dans le cadre de montages d’expositions. Parmi les difficultés rencontrées, la question de la rémunération revient aussi régulièrement : non seulement celle-ci n’est pas systématique, mais les formes atypiques de création (travail en duo ou collectif d’artistes) ne sont pas prises en compte.

En région Nouvelle-Aquitaine, l’enquête Sodavi a recensé 4 347 artistes, soit 7,2 % de l’ensemble des artistes répertoriés dans l’Hexagone. Leur temps de travail se répartit entre la médiation effectuée auprès des publics scolaires ou du tout-public lors de résidence de création-recherche, la candidature à des appels à projets thématiques ou de territoires (dont des commandes d’œuvres), mais aussi la transmission de savoir-faire (technico-artistiques) ou encore l’intervention dans des milieux spécifiques (école, quartier, prison, santé).

Pour faire face à la discontinuité des revenus artistiques et pérenniser leur carrière, diverses stratégies se font jour. Le développement d’activités connexes ou en lien avec la création artistique (enseignement, ateliers, commissariat…) concerne 61 % des personnes sondées (173 réponses). «J’aimerais ne faire qu’artiste, si j’étais rentière je pense que je ne ferais que ça […] Là, en gros, sur l’année, j’arrive à faire à peu près moitié-moitié, entre mon métier d’éducatrice spécialisée et mon travail artistique, j’essaye d’équilibrer comme ça […] Si mes revenus ne devaient venir que de mon activité artistique, je pense que je serais beaucoup plus stressée. » (Carine, 44 ans, photographe plasticienne [4]).

Un quart des répondants (24 %) exercent un métier alimentaire, en dehors des arts visuels, dans le secteur de l’hôtellerie-restauration, des services à la personne, de l’immobilier, de l’artisanat… Ces configurations sont parfois même combinées : plus d’un artiste sur dix en Nouvelle-Aquitaine développe à la fois une activité connexe et un métier hors des arts visuels, une démultiplication qui pose souvent des problèmes d’organisation du temps et de gestion de la vie personnelle.

Enfin 23 % des répondants déclarent n’avoir exercé aucune autre activité rémunératrice que leur activité artistique en 2016. Et 42 % d’entre eux ont été bénéficiaires d’allocations-chômage ou du RSA (revenu de solidarité active) en 2015 ou 2016. « Le RSA (45 % de mes revenus) reste le seul moyen de pouvoir pallier les périodes creuses. C’est un choix, je n’ai aucune activité annexe. La création et la recherche nécessitent une disponibilité totale ; il en est de même pour les dossiers de candidature qui demandent un travail important et investi. En gros, beaucoup de travail et d’investissement pour une situation toujours précaire. » (Enquête Sodavi Nouvelle-Aquitaine)

Partagés entre agacement et résignation quant à la précarité de leur activité, les répondants ont le sentiment que celle-ci est malgré tout, intrinsèque au métier.

(1) « Enquête sur les auteurs affiliés à la Maison des artistes », revue Culture Chiffres, 2007/6, Département des études, de la prospective et des statistiques, ministère de la Culture.

(2) « Parcours de l’artiste, premiers éléments », 13 avril 2018, réseau Tram/agence Amac/Drac Île-de-France

(3) « Du Sodavi au contrat de filières arts plastiques et visuels Nouvelle-Aquitaine », 2016-2017, ministère de la Culture, Drac Nouvelle-Aquitaine, Région Nouvelle-Aquitaine, réseau Astre.

(4) citée dans Temporalités du travail artistique : le cas des musien.ne.s et des plasticien.ne.s, Sabrina Sinigaglia-Amadio, Jérémy Sinigaglia, coll. « Questions de culture », ministère de la Culture-DEPS, 2017.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°521 du 12 avril 2019, avec le titre suivant : Vivre de son art, le grand écart permanent

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