Vendredi 30 octobre 2020

Création

Un atelier, un réseau, un avenir

Par Christine Coste · Le Journal des Arts

Le 7 avril 2015 - 980 mots

La résidence est une étape souvent importante dans le processus créatif mais aussi pour la construction du réseau professionnel, devenue l’une des premières attentes des résidents.

Céleste Boursier-Mougenot, Valérie Mréjen, Valérie Belin, Suzanne Lafont (lire p. 20), Pierre Huyghe, Jean-Luc Moulène ou Jean-Michel Othoniel font l’actualité de ce premier semestre. Leur autre point commun ? Ils sont tous passés par une ou plusieurs résidences d’artiste, en France ou à l’étranger. Certains les font apparaître dans leur biographie à la manière d’un post-diplôme, du moins pour les plus prestigieuses ; d’autres les mentionnent en filigrane, comme coproducteur d’une œuvre ou comme lieu d’une exposition collective. De plus en plus de plasticiens, musiciens, cinéastes, écrivains… revendiquent ces séjours qui ont été une étape forte dans leur parcours.

La résidence a le vent en poupe, en témoigne l’accroissement soutenu des demandes. À l’Institut français, canal souverain depuis trente ans pour les artistes cherchant à partir en résidence à l’étranger, Palmina d’Ascoli, responsable du pôle résidences et recherche, le constate : « Les candidatures pour le programme hors les murs tant à l’étranger qu’en France sont passées de 300 à plus d’un millier en dix ans. » Les Français recherchent d’abord l’Asie (le Japon en tête, suivi de la Chine et de l’Inde), puis les États-Unis (New York, et depuis 2010 Los Angeles), mais « l’intérêt pour Berlin ne faiblit pas », précise-t-elle. Cette inflation de la demande est également perceptible avec la France pour destination. Ange Leccia, créateur et directeur du Pavillon Neuflize Vie au Palais de Tokyo, l’explique d’abord par la paupérisation des artistes, plus importante qu’à son époque où il pouvait, « bien que miséreux, payer le loyer d’un atelier. Aujourd’hui c’est impossible. […] De plus en plus d’artistes me demandent une lettre de recommandation pour passer un an à la Cité internationale des arts, et bénéficier d’un espace pour travailler ». Jean-Michel Othoniel y voit « une situation politique. Aux antipodes d’un “Club Med artistique”, les résidences correspondent à des besoins matériels, de recherche et/ou de production. Si j’ai quitté Paris pendant quinze ans, c’est que les conditions n’étaient plus praticables, à la différence de ce que j’ai trouvé à l’étranger ou en région », souligne l’artiste. Il a notamment séjourné à la Villa Saint-Clair à Sète (dont il fut un des tout premiers résidents), à la Fondation Cartier (du temps de son implantation à Jouy-en-Josas, dans les Yvelines) et au Centre international de recherche sur le verre et les arts plastiques (Cirva), à Marseille.

Une aide ciblée
Les résidences, en ce qu’elles répondent à des besoins matériels primordiaux (logement, atelier), peuvent aussi remplir une aide précise, ponctuelle : dans le parcours de Thibaut Cuisset, la résidence a été déterminante pour l’élaboration de chacune de ses différentes séries, centrées sur la question du paysage et du territoire. À chaque zone d’intérêt sa résidence, indique le photographe qui « n’aurait pas pu financer ses voyages sans elles ». À la contrainte géographique fait écho celle du matériau. Là encore, l’artiste utilise la résidence comme un accélérateur : sans le Cirva, Jean-Michel Othoniel souligne qu’il n’aurait pas pu réaliser certaines de ses créations.

Pour Dominique Blais, partir en résidence a été le moyen de lancer véritablement sa recherche personnelle. « Après avoir travaillé beaucoup pour les autres à ma sortie de l’École nationale des beaux-arts (Nantes), j’ai ressenti le besoin de me remettre dans ma propre dynamique de travail et de rencontres », dit-il. De 2006 à 2008, il a ainsi enchaîné les expériences à Montréal, à la Villa Arson (Nice) puis à La Galerie (un an), le centre d’art de Noisy-le-Sec, (Seine-Saint-Denis), avant de gagner Ny-Alesun dans l’archipel du Svalbard (Norvège) et d’obtenir à son retour un logement-atelier à la Cité internationale des arts à Paris pendant un an et demi. « Beaucoup de choses dans ma création ont découlé de la Villa Arson, de Noisy et plus récemment de mon séjour dans les confins de la Norvège », relève-t-il rétrospectivement.

À l’heure du bilan, Vincent Mauger, Dominique Ghesquière ou Magali Lefebvre ne sauraient dire également quelle résidence ils ont intrinsèquement préféré, parmi les nombreuses qui jalonnent leur parcours. Mais chacun sait associer à chaque lieu une rencontre décisive pour la suite de sa carrière : un commissaire d’exposition, un responsable d’institution, un critique, un autre artiste. C’est au château de La Napoule (Alpes-Maritimes) qu’Olivier Leroi a rencontré le compositeur Gérard Grisey, laquelle « a eu beaucoup d’influence sur son travail. La pluridisciplinarité de la résidence est même devenue un de ses critères de choix ». C’est à la faveur de sa rencontre avec François Quintin, ancien directeur de la galerie parisienne Xippas venu visiter son atelier à Noisy-le-Sec, que Dominique Blais a intégré la galerie.

Les résidences « Shining »
Pensionnaires et hôtes le savent : l’enjeu n’est pas que créatif (réflexion, production) et matériel. Les artistes souhaitent que le travail amorcé ou produit à l’occasion de la résidence soit vu par un maximum de professionnels dans l’atelier ou durant l’exposition clôturant éventuellement le séjour. La Fédération des réseaux et associations d’artistes plasticiens (Fraap) a donné un surnom à ces résidences qui se multiplient, proposant un lieu décent voire très confortable sur le papier, mais que l’isolement (professionnel) rend frustre : les « résidences Shining ».

Reste la question de la médiation, consubstantielle souvent de la résidence, qui sous-entend des rencontres avec le public du centre d’art ou l’animation d’ateliers à destination des enfants. Si pour Marie Denis « le lien social nouveau créé entre un territoire et ses habitants est l’occasion d’enrichir [son] travail », d’autres artistes, moins portés sur la pédagogie, goûtent peu ce type de sollicitations. Ainsi, Vincent Mauger confie éviter les résidences où trop d’actions de médiation sont demandées. De manière générale, les professionnels critiquent l’utilisation de l’artiste comme animateur socioculturel à moindre coût. Une mise en garde régulièrement relayée par les pouvoirs publics et représentants des artistes.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°433 du 10 avril 2015, avec le titre suivant : Un atelier, un réseau, un avenir

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