La fragilité des résidences d’artistes

Les quelque 250 structures privées ou publiques qui constituent le paysage
des résidences d’artistes en France reposent sur un modèle instable.

Le 11 février, la ministre de la Culture, Fleur Pellerin, a nommé Olivier Meneux à la direction du projet de résidence artistique de Clichy-Montfermeil (Seine-Saint-Denis). Il s’agit de concrétiser, plus de cinq ans après sa naissance, une idée a priori séduisante, emblématique de l’air du temps : créer une « Villa Médicis » en banlieue difficile. Le projet illustre autant le nouveau rôle de la résidence d’artiste, celui de lien social – la vocation politique de l’art contemporain –, que la rationalisation de l’action culturelle. Pour contrebalancer l’image dorée de la « Villa », celle d’un repaire d’enfants de la balle oisifs, parvenus romantiques sous le soleil romain, on crée la résidence nouvelle : sociale, intégrée, en prise avec le réel. Le ministère de la Culture soutient d’ailleurs depuis un an un programme de résidences en entreprise dans cinq départements : des ateliers ou usines accueillent des artistes (Cristina Escobar près de Nancy, Guillaume Leblon en Haute-Vienne), lesquels échangent savoir-faire et réflexions avec les ouvriers. Même François Pinault ouvre sa résidence « Pinault Collection » à… Lens (Pas-de-Calais), à deux pas du nouveau Louvre. Les premiers lauréats, les Américains Melissa Dubbin et Aaron S. Davidson, prendront possession des lieux en septembre.

Des associations aux grands collectionneurs, du ministère de la Culture aux entreprises, nombre d’acteurs du monde de l’art pilotent leur projet des résidences d’artistes, forts de la conviction qu’elle est un outil essentiel de la création artistique. Et pour cause, elle est sans doute le plus ancien : Mécène, ministre de l’empereur Auguste, n’a-t-il pas laissé son nom dans l’histoire en offrant aux artistes le gîte, le couvert, la protection et les conditions de créer à l’abri des vicissitudes de la lutte pour la survie ?

Pas de résidence type
Une grande diversité prévaut aujourd’hui. Au sein des 196 résidences que recense le Centre national des arts plastiques (Cnap), l’atelier reste le cœur de l’offre ; le logement, clé du dépaysement, n’est pas systématiquement fourni. Les conditions de production varient beaucoup : certains hôtes ne financent que l’accueil (contrevenant en cela aux principes de la résidence édictés par le Cnap, la Fraap [1]et le ministère), tandis que d’autres indemnisent les artistes en fonction du temps passé (entre 600 et 1 000 euros par mois pour les plus établies), allouent un budget au matériel (un forfait oscillant entre 500 et 3 000 euros), et mettent parfois à disposition des techniciens professionnels – ainsi la Fondation Hermès offre-t-elle aux artistes le concours de ses artisans dans les usines de la marque. Certaines structures préachètent même des œuvres !

Au-delà de l’expérimentation, la résidence est le plus souvent devenue un lieu de production. À tout le moins, elle reste d’abord la possibilité d’un repli propice à la réflexion, à la recherche, à l’expérimentation, une parenthèse autant qu’une source dans le parcours d’un artiste.
La résidence a également évolué dans le rapport qu’elle entretient avec son territoire. Historiquement conçue comme un ermitage, elle semble aujourd’hui posséder une vocation contraire. Fréquemment installée en zone rurale, elle répond à une double intention que résume ainsi Denis Driffort, directeur de Pollen, à Monflanquin (Lot-et-Garonne) : « Il y a d’abord une mission de soutien à la création : il faut permettre à l’artiste de vivre, d’expérimenter, de produire, voire de diffuser son travail. Ensuite, il faut justifier la pertinence de la résidence sur le territoire, faire dialoguer l’art et l’artiste avec son environnement d’élection. » La médiation y tient un rôle important. Paradoxalement, envisager une résidence par rapport à son territoire bouleverse le cliché traditionnel : « La Villa Médicis ne m’a jamais intéressé, explique l’artiste Claude Lévêque. Les conditions trop propices à la création créent aussi le risque d’être coupé de la réalité. Plutôt qu’un mouroir doré, une bonne résidence, en milieu rural ou industriel, est avant tout un contact avec la réalité. » Autrefois havre de protection contre les aléas de l’existence, la résidence serait-elle devenue le moyen d’observer la vie authentique ? De ce point de vue, la résidence en dit long sur l’art contemporain et son rapport avec la réalité sociale.

Les bonnes pratiques
Comment comparer l’ermitage perdu dans la forêt lorraine près de la Synagogue de Delme (résidence de Lindre-Basse, en Moselle) ou sur l’île de Vassivière (au Centre international d’art et du paysage) au court séjour de production à la Villa Arson à Nice, aux Laboratoires d’Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) ou à l’atelier ouvert du Centquatre à Paris ? Pour trier les œuvres, le Cnap a publié des recommandations sur les bonnes pratiques (2). Le Comité des artistes-auteurs plasticiens (Caap) et la Fraap ne diffusent qu’avec parcimonie les appels à candidature, écartant le bon coup de communication pour les commanditaires mais des conditions d’accueil précaires pour les artistes.
Cette sélection est précieuse pour le recensement, tant le renouvellement est important. Près d’un quart des résidences dénombrées pour notre enquête (voir ci-après) sont nées il y a moins de cinq ans : tel est le cas du château de Chamarande (Essonne), d’Artelineha (Congénies, Gard), de Sextant et Plus (Marseille), de La Panacée (Montpellier), du Musée Picasso d’Antibes, etc. Rares sont les résidences à exister en l’état depuis plus de quinze ans. Il s’agit généralement des plus prestigieuses (La Napoule, Les Arques [Lot]), celles qui sont centrées sur un matériau (le Centre international de recherche sur le verre et les arts plastiques [Cirva] ou la Cité de la céramique à Sèvres), mais aussi les moins accessibles, comme l’Atelier Calder à Saché (Indre-et-Loire), qui convie des étrangers de renom (Ernesto Neto, Los Carpinteros, Marina Abramovic, Tomás Saraceno) mais plus aucun Français depuis 2002. Un parti pris d’autant plus rare que partout ailleurs le soutien à l’émergence a le vent en poupe. Les séjours deviennent des lignes sur les CV. Les lieux affichent la liste des anciens résidents et s’érigent en tremplin pour les carrières.

Lieux tremplins
Pour la plupart des trente résidences étudiées, moins d’un ancien résident sur dix est présent dans le classement « Artindex France » du Journal des Arts. Ce chiffre tendrait à montrer que la plupart des résidences d’artiste sont des lieux de production et de réflexion, mais pas des lieux de construction d’un réseau véritablement utile à long terme. Mais dans les résidences les plus cotées de notre échantillon, près d’un ancien pensionnaire sur trois est aujourd’hui classé parmi les 1 000 artistes les plus en vue du territoire (lire le tableau p. 14).

Certes, il est difficile d’établir une corrélation directe entre une résidence précise et l’éclosion d’une carrière : le passage au sein du Pavillon Neuflize ne garantit pas d’être exposé, des années plus tard, au Palais de Tokyo, à Paris. Même si le talent d’un artiste est déterminant, certains lieux sont vus comme des tremplins, et ce réseau réel ou supposé apporté à l’artiste est un facteur d’attractivité important pour la résidence, et avec elle le territoire. Le cercle vertueux est enclenché : les critiques, commissaires et autres experts s’intéresseront davantage à la résidence concernée. En complément, précisons que la limite d’âge, existant de fait ou de droit dans la moitié des résidences, est critiquable (et critiquée) : elle nie la dimension expérimentale et intellectuelle dont un artiste a besoin à tout moment de sa carrière. Mais elle est parfaitement logique si l’on considère que les résidences se font concurrence dans une perspective d’émergence.

Précarité d’un modèle
Qu’elles soient ouvertes (reposant sur une candidature libre) ou qu’elles fonctionnent sur invitation (d’un commissaire, d’un comité propre au lieu), de nombreuses résidences – parfois historiques – ont récemment fermé. La Villa Saint-Clair à Sète, le Musée Denys-Puech à Rodez, la galerie d’O à Montpellier n’accueillent plus d’artistes plasticiens malgré les excellents échos qu’en laissent parvenir d’anciens résidents. Ce roulement révèle l’effet de mode mais aussi la précarité d’un modèle par définition non rentable, dans un monde culturel qui a de plus en plus de mal à l’accepter.
Si l’offre de résidence – souvent rurale – couvre remarquablement bien le territoire français, le sud de la France reste une terre d’élection particulière. Côté juridique, trois types de structures se partagent le paysage. Le modèle archi-dominant est public, adossé à un centre d’art (Vassivière), un musée (Issoudun), un domaine pluridisciplinaire (Chamarande) ou une école (La Box, à Bourges). N’étant pas le cœur du projet, les résidences consomment des parts très variables du budget de l’institution mère. À Nice, Éric Mangion confirme que « la Villa Arson n’a même pas de ligne budgétaire dédiée à la résidence » : les locaux sont ceux de l’école, le matériel également, et les frais de production viennent de la ligne dévolue aux « expositions », événements auxquels participent les résidents. À Vassivière, sur un budget total de 700 000 euros (pour 77 000 visiteurs du centre d’art), quelque 15 % (120 000 euros) sont consacrés aux résidences, qui bénéficient de subventions « fléchées » venant de la Drac (Direction régionale des affaires culturelles) et de la Région Limousin (cette dernière mettant aussi à disposition les lieux), explique la directrice, Marianne Lanavère.

L’avantage principal de ces résidences est de proposer un lieu d’exposition déjà identifié, avec un public de professionnels acquis. Même lorsque le pensionnaire expose sur d’autres murs, souvent mitoyens ou voisins du centre d’art légitime, la porosité existe et « être pensionnaire à la Villa Arson » est presque aussi valorisant qu’en être diplômé, ou y exposer. La fragilité de ces résidences est donc relative : elles sont protégées par une structure plus importante, mais restent à la merci d’une direction artistique leur préférant d’autres formes d’animation, de soutien à la création.
Le second modèle est le plus simple mais aussi le plus rare : entièrement privé, il s’agit d’une forme classique de mécénat, pratiqué par des individus fortunés (Fondation Salomon) ou des entreprises (Hermès). Sa pérennité est tributaire de la bourse comme de l’humeur des mécènes. L’Institut culturel Bernard Magrez a ainsi suspendu ses résidences dans le Médoc pour 2015.

Reste l’association strictement vouée à la résidence, aux fonds largement issus des subventions publiques. Modèle fragile, il tourne avec un ou deux permanents, un budget d’un montant entre 100 000 et 150 000 euros annuels, et les aides immobilières des collectivités. C’est pourtant parmi ces précaires que l’on trouve les fleurons de la résidence en milieu rural : aux ateliers des Arques, la commune (puis la communauté de communes) et le Département (Lot) ont suscité la création d’une association qui reçoit 150 000 euros par an distribués à parité par le Département et la Drac Midi-Pyrénées. À Monflanquin, Pollen est soutenu par tous les échelons territoriaux, de la Ville à l’État.
En associant l’art contemporain à une mise en valeur du territoire, ces structures modestes s’assurent un soutien politique indispensable, mais rediscuté à chaque nouveau cycle électoral ou budgétaire. Ce symbole de liberté de création est ainsi menacé, victime d’une culture de la rigueur budgétaire qui s’accommode mal de dépenses par essence intangibles.

Notes

(1) Fédération des réseaux et associations d’artistes plasticiens.
(2) 196 résidences en France, éd. Cnap, www.cnap.fr ; consulter également le site du Caap, caap.asso.fr, et celui de l’association Arts en résidence-Réseau national, qui fédère les résidences d’artistes en France : artsenresidence@free.fr

Dix residences d'artistes qui comptent dans une carriere

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°433 du 10 avril 2015, avec le titre suivant : La fragilité des résidences d’artistes

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