Expatriation

Un aller simple pour New York

Par Sarah Belmont · Le Journal des Arts

Le 7 avril 2015

Les artistes français sont légion à s’être installés dans la Grande Pomme.
Une dizaine d’entre eux expliquent leurs raisons et motivations.

NEW YORK - Depuis Marcel Duchamp, nombre d’artistes français ont posé leurs valises, pour une durée plus ou moins longue, à New York. Camille Henrot, JR, Amélie Chabannes…, à chacun ses raisons. « Déjà adolescente, je rêvais de la Grande Pomme », avance Christine Rebet (384e dans l’Artindex France 2015), expatriée depuis 2011. Si l’ambition de certains remonte à l’enfance, d’autres ont découvert New York par hasard. « C’est Arman qui m’a offert le voyage, en 1966. Mes rencontres sur la scène la plus avant-garde du moment m’ont incité à m’y installer durablement », déclare le plasticien Bernar Venet (30e dans l’Artindex). Élevé en Californie, le peintre Jules de Balincourt (131e dans l’Artindex) a mis le cap sur la Côte est à l’âge de 18 ans. Quant aux photographes Sophie Gamand et Capucine Bourcart (non classées), elles ont suivi les inclinations de leur cœur, véritable tremplin administratif…

En effet, avant de vouloir, il s’agit de pouvoir rester. Pour ceux qui n’ont pas, comme Jules de Balincourt ou Julien Bismuth, grandi en Amérique du Nord, ni, par là même, vu la couleur de la green card (carte de résident permanent aux États-Unis) avant leur majorité, le mariage se révèle un précieux raccourci. « Après le visa touristique qui m’obligeait à quitter le pays tous les 90 jours, j’ai pu bénéficier du visa de travail de mon mari », raconte Sophie Gamand. Miser sur ses créations apparaît plus risqué, mais envisageable. « Parce que j’avais déjà exposé à l’étranger, j’ai tout de suite obtenu un visa de type O-1 pour “Alien of extraordinary ability” [concernant une catégorie d’immigrants pouvant justifier de compétences uniques, NDLR], renouvelable tous les trois ans », explique l’illustratrice Christine Rebet.

Loyers exorbitants
Sur tous ces permis de travail, une adresse domine, Brooklyn. Les locaux y sont moins onéreux, et l’air meilleur. C’est pourquoi la plupart des froggies (surnom attribué par les anglophones aux Français) y ont élu résidence, et parfois même installé leur atelier. « Il y a plus de verdure, plus d’espace, moins de bruit comparé à Manhattan », argue Sophie Gamand. S’il n’y vit pas, Jules de Balincourt en reconnaît l’attrait : « Tout le monde est à Brooklyn. C’est le nouveau SoHo », bastion artistique des années 1960, où Bernar Venet fut d’ailleurs l’un des premiers à acheter un loft. De son côté, Christine Rebet est passée de Williamsburg à Brunswick, via Brooklyn et SoHo. Une mobilité que justifient des loyers exorbitants. « Les artistes ne peuvent vivre à New York. Ils trouvent des lieux qu’ils réaménagent ou partent en Californie où les prix sont moindres. »

Entre deux cultures
Il faut plus qu’un bout de papier et un toit pour se sentir américain. Tandis que les uns revendiquent haut et fort leurs origines françaises, les autres butinent de chaque côté de l’océan Atlantique. Capucine Bourcart donne le ton : « Je ne me sentirai jamais américaine. » La plasticienne Prune Nourry, en revanche, n’est pas contre l’idée de porter la double casquette. « Je suis française et new-yorkaise à la fois. Les deux ne sont pas antinomiques mais complémentaires. » Cette dualité n’implique-t-elle pas une perte d’identité ? Et si le sentiment d’être perpétuellement dépaysé pouvait stimuler l’imagination ? Jules de Balincourt refuse d’intégrer pleinement l’une ou l’autre culture afin de garder le recul nécessaire pour créer ; ce qui lui a valu d’être qualifié d’« outsider artist » par la critique. « Dans les années 1960, les Français n’étaient pas toujours bien accueillis. Il m’arrivait donc de dire que j’étais en territoire ennemi bien que les Américains aient des qualités que nous n’avons pas. Leur manière d’aller droit au but, leur manque de complexe face à des dimensions importantes m’a certainement encouragé dans mon œuvre monumentale », soutient Bernar Venet, lui aussi à cheval entre les deux continents.

C’est cette audace qui manquerait à l’Hexagone, encore trop conservateur pour certains. « En France, nous avons tendance à nous excuser de tout. Aux États-Unis, ce genre d’approche est catastrophique ! Il faut pouvoir proclamer “je suis la meilleure dans ce domaine, vous auriez bien tort de ne pas me prendre” », raconte Sophie Gamand. Culte de l’impudence qui serait dû à la jeunesse du pays. « L’Amérique, c’est comme un adolescent de 18 ans, arrogant et naïf à la fois, résume Jules de Balincourt. En France, les gens sont étouffés par leur patrimoine ».

Dans le marché, cette mentalité se traduit par une nette préférence pour l’art contemporain. « Aux États-Unis, les gens achètent moins un nom, une cote, qu’une démarche. En Europe, on est plus hésitant », suggère Christine Rebet.  On a beau donner plus facilement sa chance à un inconnu aux États-Unis, ce n’est pas sans contrepartie. « Pour les millionnaires américains, l’art est devenu un business plus sexy que la propriété ou la Bourse, déplore Jules de Balincourt. Les jeunes talents sont soumis à la politique du buzz, si bien qu’après deux ans, c’est la traversée du désert assurée. J’ai heureusement échappé à ce revers. »  En tant qu’autodidacte, Capucine Bourcart reconnaît elle aussi sa chance : « Je ne sais pas si j’aurais pu arriver à ce niveau ailleurs. » En d’autres termes, la France – plus institutionnalisée – aurait du mal à s’affranchir de l’image sacro-sainte des beaux-arts.

New York, New York !

Tout intimidante qu’elle soit, New York City reste, aux États-Unis, la ville de tous les possibles. Y règne une effervescence tant suffocante que stimulante. « Je connais trop de gens ici pour me concentrer. Répéter “What’s up ?” [Quoi de neuf ?] à longueur de journée, c’est stressant, confie Christine Rebet. Je montre mon travail à New York mais n’y travaille pas. » « Déconnecté » du monde artistique new-yorkais, Jules de Balincourt nourrit la même méfiance à l’égard de cette vitrine dévorante. Un avis que partage Capucine Bourcart : « Une vibration soûlante sévit dans la Grande Pomme. Il faut être partout, tout le temps. C’est comme une drogue dont il faut apprendre à se détacher parfois. »
Cette ébullition participe d’un brassage culturel, que tous s’accordent pourtant à louer. « C’est une ville aussi cosmopolite que les grandes métropoles européennes », note Julien Bismuth (117e dans l’Artindex). « En tant que creuset de nationalités et de générations différentes, New York est propice à une forme de délire collectif », vante Jules de Balincourt. « À New York si vous avez une idée, vous trouvez toujours des gens prêts à vous soutenir. C’est une grande famille ! », affirme Sophie Gamand. Une grande famille difficile à quitter. « Partir pour mieux revenir » n’est certes pas la devise de ces artistes expatriés. « Je n’ai pas l’occasion de regretter la France, j’y vais relativement souvent », assure Christine Rebet. « La ville influe forcément sur mes œuvres. Et puis je rentre fréquemment pour travailler avec des artisans français », précise Prune Nourry. Le doute prend parfois le dessus. « J’y ai pensé. Mais partir pour tout recommencer… », hésite Capucine Bourcart. Dans tous les cas, la peur de la précarité retrouvée n’est pas seule en cause. Sinon, comment expliquer l’exil permanent des autres « Frenchies » ? 80 000, à ce jour, tous secteurs confondus ! Soit 3 % à 5 % en plus, chaque année, depuis dix ans ! À ce rythme, la magie de New York ne semble pas près de s’estomper.

Légende photo

Jules de Balincourt dans son atelier du quartier de Bushwick. © Photo : M. Newton.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°433 du 10 avril 2015, avec le titre suivant : Un aller simple pour New York

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