Art contemporain

Sean Scully : « La peinture à l’huile c’est Proust »

Par Henri-François Debailleux · lejournaldesarts.fr

Le 1 septembre 2023 - 646 mots

Le peintre américain exposait cet été à la galerie Thaddaeus Ropac un ensemble d’œuvres récentes abstraites.

Sean Scully
Sean Scully
Photo Raulmaigi

Qu’est-ce qui vous a conduit, dans certaines de vos œuvres récentes, à revenir au motif de la grille que vous peigniez déjà dans les années 60 ?

J’ai une véritable addiction au motif de la ligne, des lignes. Cela vient peut-être de mon goût pour les tapis, plus jeune je prenais plaisir à tricoter. J’aime les rayures parce qu’elles n’ont aucune signification et j’aime prendre ce qui n’a pas de sens pour lui en donner un. D’autre part, la ligne relève plus du dessin et le contraste entre le dessin et la peinture m’a toujours passionné. La grille m’a permis de revenir au noir et blanc lié au dessin. Et pour moi le dessin n’a rien de décoratif, il doit être basique, il doit constituer un fondement.

Pourquoi conjuguez-vous de temps en temps ce dessin à vos rectangles de couleurs qui sont comme votre signature ?

Pour créer une dialectique. Mon travail est toujours basé sur une dialectique, jamais sur une certitude. Je veux confronter le manque de corps du dessin à la sensualité et au corps de la peinture pour faire en sorte qu’il se dégage quelque chose d’encore plus fort de chacun d’eux.

Auparavant, vos rectangles de couleurs avaient des contours très définis. Ces dernières an-nées ils sont devenus plus flous, plus flottants. Quelle est l’origine de ce changement ?

Avant j’avais sans doute beaucoup de certitudes et au fil du temps j’ai dû devenir plus sensible. Non, je blague. Je crois que c’est simplement la vie, l’évolution de mon rapport au monde. L’historien d’art Armin Zweite a écrit que j’« humanisais la peinture abstraite ». C’est effectivement ma mission. Je veux rendre humaine l’abstraction, de la même manière que l’art figuratif est très humain, je veux la faire descendre du temple. Je veux subvertir les implications autoritaires de la monumentalité. En 1970, j’avais dit que je voulais résoudre l’équation entre Mondrian et Pollock. Plus facile à dire qu’à faire !  

Vous évoquez Pollock, mais la manière dont vos couleurs se rencontrent ne fait-elle pas plus penser à Rothko ? 

Je ne me suis jamais senti proche de Pollock, ni de Mondrian d’ailleurs. Je voulais simplement résoudre cette bipolarité. Il y a une grande douceur dans les tableaux de Rothko et il est plus dans la contemplation. Mon travail est beaucoup plus « pushy ». Mes peintres favoris, avant les américains que je viens de citer, étaient français : Manet bien sûr, dont je me suis toujours senti proche, Berthe Morisot avec ses formidables gestes, Cézanne qui s’est attaqué à quelque chose de difficile. Les espaces entre mes couleurs, eux, viennent plutôt de Vuillard. Avec lui l’arrière-plan vient à l’avant, ce qui a toujours été mon intention même quand j’étais étudiant. J’avais déjà ce désir de faire remonter le fond au premier plan mais il m’a fallu beaucoup de temps pour y parvenir.

Qu’est-ce qui vous pousse à travailler sur différents supports, toile, métal, bois, comme on peut le voir dans l’actuelle exposition ?

La toile c’est sympathique, mais cela peut devenir très ennuyeux : elle bouge constamment aussi bien quand on travaille qu’accrochée. J’ai eu un jour une exposition à la Fondation Miró à Barcelone, l’air conditionné ne marchait pas, c’était une catastrophe, les toiles gondolaient, j’ai failli avoir une crise cardiaque. Le métal c’est très différent, il ne réagit pas à l’humidité, en revanche il ne me permet pas, ou beaucoup moins, le jeu avec l’arrière et le premier plan, avec la sensualité, avec la mélancolie. J’aime beaucoup Proust et la peinture à l’huile c’est Proust. Je suis extrêmement connecté à mon passé, à la mémoire des choses parce que mon enfance a été un vrai et authentique désastre. Je suis maintenant tellement heureux que ce soit fini. Il y a beaucoup de choses là-dedans que j’aimerais réparer. Mais j’arrive à la station après que le train est parti.

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