Mercredi 21 février 2018

Sanejouand - Investisseur dans la pierre

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 26 juin 2009

Retiré à la campagne, loin de l’agitation parisienne, Jean-Michel Sanejouand développe une œuvre forte, radicale et sensible, hors des sentiers battus.

Lorsqu’ils l’ont découverte, ils n’ont pas hésité un seul instant. Ce n’était pas tant la maison qui les avait séduits que le cadre naturel qui l’entourait. De fait, elle est nichée au bord d’une immense prairie qui s’étend à perte de vue, et qui est elle-même bordée de bois. Exactement ce qu’ils recherchaient. Après avoir travaillé une trentaine d’années dans un atelier parisien donnant sur cour, Michelle et Jean-Michel Sanejouand ne rêvaient plus que de campagne. Cette vieille « longère » – comme on nomme ce genre de bâtisse tout en longueur – qu’ils avaient trouvée dans le pays angevin leur convenait à merveille parce qu’elle comptait huit hectares de terre tout alentour. La paix assurée, à l’écart des rumeurs de la ville et du tapage des voisins.
Quand bien même vous seriez impatient de découvrir l’atelier de l’artiste et le cadre de son quotidien, ce n’est pas la maison qui vous attirerait dès votre arrivée, mais bel et bien l’environnement. Sanejouand vous emmène alors au bout de la bâtisse pour vous faire voir l’immense étendue d’herbes libres et hautes que le vent balance doucement comme au lointain la frondaison des arbres. Aucune agitation folle. Aucune grandiloquence. Tout n’est là que nature simple et calme.

L’art, « c’est une aventure »
Né à Lyon en 1934, élevé dans le quartier populaire de Vaise, Jean-Michel Sanejouand se souvient surtout des très nombreux séjours qu’il a passés dans la maison de campagne familiale. La nature, c’est là qu’il en a eu l’expérience, et cette façon de retraite qu’il a choisie de faire avec son épouse le rappelle à cet ancien temps. « Notre quotidien aujourd’hui, dit-il sur un ton qui en dit long sur leur plaisir partagé, ce sont les haies, les prairies sauvages et les bois. »
Si, tous les matins, les Sanejouand font une longue promenade – c’est parfois l’occasion pour lui de ramasser quelques cailloux pour son travail –, l’artiste passe l’après-midi à l’atelier et, selon l’envie, il peint ou il travaille à ses sculptures. L’emploi du temps est très régulier, simplement perturbé par les visites, qui ne manquent pas. Une retraite, certes, mais studieuse, et qui permet à Sanejouand de se consacrer pleinement à son art. Exposée au Centre Pompidou en 1995, dans une rétrospective couvrant plus de trente années de travail, son œuvre s’offrait ainsi à en saisir la diversité et la pertinence au regard d’une réflexion sur l’« organisation d’espaces », un concept cher à l’artiste.
Artiste autodidacte, Sanejouand a toujours revendiqué la liberté individuelle d’une posture qui l’a tenu à l’écart des groupes et des mouvements. S’il a participé à l’exposition « Douze ans d’art contemporain en France », au Grand Palais en 1972, et à celle que le critique Bernard Lamarche-Vadel a imaginée en forme d’interrogation – « Qu’est-ce que l’art français  ? » –, à Toulouse-Labège Innopole en 1986, chaque fois il y a affirmé sa singularité, voire son caractère frondeur. Parce que, pour lui, « l’art, c’est une aventure », il ne croit pas à la nécessité d’avoir un programme. Aussi se considère-t-il comme « un inventeur » – au sens juridique du mot – et partage-t-il volontiers avec Picasso la célèbre formule qu’avançait toujours ce dernier : « Je ne cherche pas, je trouve. »

Dans l’atelier, tout est là, rangé
Étirée sur une trentaine de mètres, entre parterres et fleurs sauvages, la maison des Sanejouand est un vrai havre de sérénité. D’aspect rustique, construite de plain-pied, elle développe un lot de pièces contiguës que l’on traverse pour aller de l’une à l’autre et que ponctuent de nombreuses ouvertures vitrées laissant entrer généreusement la lumière : salle à manger et cuisine réunies, salon, bureau-bibliothèque et chambres d’un côté  ; atelier de l’autre. Étonnamment, celui-ci est recouvert au sol d’une moquette claire qui surprend le pas habitué à ce genre d’espace. Sanejouand y est entré, il a tiré les rideaux blancs qui pendent devant la grande baie vitrée, dévoilant au regard un magnifique paysage d’intenses verdures. Il fait beau au-dehors, et la lumière, indirecte, baigne l’espace avec une grande douceur.
L’atelier est si bien rangé qu’on n’a pas le sentiment qu’il s’agit là d’un lieu de travail, et pourtant tout y est : pinceaux, crayons, boîtes de peintures, chevalet plié dans un coin, murs tapissés de papier kraft protecteur, rouleau de plastique à bulles pour l’emballage, petits meubles de rangement, etc. Rien n’y relève vraiment du travail du sculpteur – du moins tel qu’on l’entend de façon convenue – si ce n’est que sur un socle tout en hauteur, nanti en son sommet d’une sellette qui tourne sur elle-même, l’artiste a disposé une pièce faite de l’association de trois cailloux peints en noir.
Si ce n’est aussi qu’au sol, d’autres petites sculptures similaires sont placées sur des plateaux peints en blanc que dominent, accrochées au mur, les images photographiques et monumentalisées de certaines d’entre elles. Alors peintre, sculpteur ou photographe  ? « Je suis plus sculpteur que peintre », dit l’artiste pour éviter tout malentendu.

Le sculpteur n’est plus un artisan
Sanejouand s’approche alors de la sellette, la fait lentement tourner pour faire voir toutes les faces de la sculpture qui est posée dessus. Un peu plus tard, il la remplace par une autre dont la photo est suspendue au mur, fait à nouveau pivoter le plateau et le positionne de façon à ce que l’on ait sous les yeux l’angle exact sous lequel il l’a photographiée. « La photographie permet de bien montrer la sculpture », insiste-t-il. Pour lui, elle est le plus sûr moyen de la voir pleinement. La photo révèle la sculpture. Comme Sanejouand travaille avec des cailloux, c’est-à-dire avec quelque chose de tout fait, il est bien difficile de ne pas évoquer Duchamp et de ne pas lui demander de s’expliquer sur un tel choix. La réponse ne tarde pas : « On n’est plus à une époque d’artisan. Une sculpture, il ne faut pas la travailler pour qu’elle soit réussie. Un caillou, c’est vraiment passionnant. » Et Sanejouand de vous inviter à en regarder un vu de dessus : « Voyez, ça n’a pas d’axe de symétrie, on peut donc l’agrandir sans problème. Il conserve toutes ses qualités. »
Sanejouand pourrait aussi ajouter que c’est une forme chargée d’une dimension universelle, donc accessible à tous, et que le fait de peindre les cailloux en noir contribue à excéder celle-ci. Il suffit d’aller voir à Rennes la commande publique qu’il a réalisée pour en prendre toute la mesure. Intitulée Le Magicien, elle dresse place de la Gare sa monumentale masse noire faite de l’agrandissement de deux cailloux. Vérification faite que tout est bien réglé : la simplicité du geste, la balance entre les deux formes associées et l’espace autour d’elles.
Quand il n’est pas occupé par ses cailloux, Sanejouand peint. Il peint sur papier. Peut-être devrait-on dire plutôt qu’il dessine, tant son trait s’apparente à celui des calligraphes chinois et tant il accorde plus d’intérêt à l’idée de signe qu’à celle d’image.
L’artiste s’est approché d’une table, il en a dégagé le plateau, s’est saisi d’un petit carton à dessins et l’a posé dessus. Il l’ouvre avec délicatesse et fait défiler ses derniers travaux : des peintures de petit format à l’acrylique noir sur papier de polypropylène, soigneusement rangées entre deux feuilles de soie. Ce sont des fragments de paysages, tracés rapidement, sans aucune idée préconçue. On dirait des haïkus. Certains accueillent dans le délié d’une ligne le motif d’une ou deux petites sculptures qui viennent comme animer l’espace, mais cela reste très discret. Il y va d’une économie du peu qui semble bien régler tout l’art de Sanejouand.
Parce que cela fait partie de son quotidien, l’artiste propose pour finir d’aller marcher dehors. Chaussé de ses bottes, le voilà qui s’engage dans les hautes herbes et explique comment, dans les jours prochains, il va faire venir quelqu’un avec un petit tracteur pour lui demander de tracer un chemin tout autour de la prairie. Sanejouand le précédera de quelques mètres, l’homme au tracteur n’aura plus qu’à couper l’herbe en suivant fidèlement ses pas. Tout simplement.

Biographie

1934 Naissance à Lyon

1963 Les Charges-Objets s’inscrivent dans la lignée des ready-made de Duchamp

1973 Exposition au Centre national d’art contemporain (CNAC), Paris

1986 Rétrospective au Palais des beaux-arts de Lyon

1992 Exposition universelle de Séville, pavillon français (Espagne)

1995 Rétrospective au Centre Pompidou

2005 Exposition au Plateau, Frac Île-de-France)
Le Magicien est installé sur la place de la gare à Rennes

2006 « La force de l’art »

2009 « Dans l’œil du critique », au MAMVP (lire p. 100)

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°615 du 1 juillet 2009, avec le titre suivant : Sanejouand - Investisseur dans la pierre

Tous les articles dans Création

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque