Dimanche 22 juillet 2018

Portrait

Sabine Weiss : photographe

Par Christine Coste · Le Journal des Arts

Le 8 juin 2016 - 1680 mots

L’ardeur juvénile n’a pas quitté la photographe, qui, alors qu’elle ouvre pour la première fois ses archives,
à l’occasion d’une rétrospective au château de Tours, livre le rare témoignage d’une vie qui a traversé le XXe siècle.

« Fêter mes 90 ans m’a beaucoup vieillie », lache Sabine Weiss, ajoutant devant votre moue dubitative face à son regard malicieux : « Non, non je suis sérieuse. Ça m’est tombé dessus. Je ne m’en étais jamais rendu compte jusque-là. » Rien pourtant ne semble avoir entamé la belle humeur ni l’autorité naturelle qui la caractérise. Est-ce pour cela que, après avoir continuellement refusé l’accès à ses archives, elle accepte depuis peu de les ouvrir à une poignée de personnes ? « Pas vraiment. L’élément déclencheur a été la rencontre avec Laure », répond-elle. Il y a cinq ans exactement. Laure Augustins était alors employée à l’agence photographique Rapho et avait organisé une exposition de son travail à Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine). Aujourd’hui, elle est la cheville ouvrière d’un vaste travail de remise à plat de soixante-dix années de production.

L’inventaire promet d’être long. Reportages, portraits, photos de mode, publicités ou images du gotha en France et ailleurs : Sabine Weiss a travaillé dans tous les domaines, en noir et blanc comme en couleurs, dans tous les styles, tous les formats, au rythme soutenu des commandes et de ses propres voyages ou déambulations dans Paris. Sur les deux niveaux de la maison et atelier parisiens, les armoires pleines de tirages, planches-contacts, négatifs et parutions foisonnent. Les tables couvertes de boîtes de photos, courriers, livres, revues témoignent de l’activité des deux femmes. Entre elles, l’entente est complice, la confiance absolue. Laure Augustins a ainsi été libre de prendre contact avec les institutions. C’est elle aussi qui, après avoir visité l’exposition « Vivian Maier » organisée par le Jeu de paume au château de Tours, a proposé à Marta Gili le nom de Sabine Weiss. La réponse rapide, enthousiaste de la directrice, offrant à Sabine Weiss sa première rétrospective dans une institution nationale, les a surprises et ravies « par les perspectives de relecture de l’œuvre qu’elle permet », explique Laure Augustins.

Un regard surtout en noir et blanc
Virginie Chardin, commissaire de l’exposition du château de Tours, est donc la première spécialiste à avoir eu librement accès aux archives, sans que la photographe n’ait préalablement sélectionné ses images. De même, Françoise Morin, directrice de la galerie Les Douches (Paris), est la première galeriste à pouvoir les consulter, du moins celles en noir et blanc. Rares sont d’ailleurs les images couleurs parmi les photographies de mode présentées à Tours. Pour Sabine Weiss, l’« exploration [de la couleur] reste à faire », c’est pourquoi elle ne tient pas pour l’instant à montrer ce type de travail. « Contrairement aux autres photographes humanistes, elle n’a jamais rejeté la couleur, relève pourtant Virginie Chardin, elle la revendique même. » La commissaire affirme de concert avec Françoise Morin que cette photographie en couleurs comprend d’ores et déjà « des choses formidables », dans la droite ligne de ses tirages d’époque inédits en noir et blanc montrés par la galerie Les Douches au salon Paris Photo 2015 ; en particulier ses vintages de New York datés de 1955 et 1956, découverts dans une boîte. Times Square la nuit ruisselant de lumières, de néons, d’annonces publicitaires et de silhouettes à contre-jour donne à voir une autre Sabine Weiss que celle célébrée pour sa photographie humaniste, ses portraits d’enfants, ses images de Paris, de la banlieue ou de l’Inde. Sans le cartel indiquant son nom, on ne devinerait pas qu’elle en est l’auteure. L’image colle au cadrage, à l’ambiance de la photographie de rue américaine, jusqu’à se confondre avec elle.

L’édition 2015 de Paris Photo marque un tournant dans la perception de son travail. Le galeriste californien Peter Fetterman a d’ailleurs très vite demandé à voir d’autres tirages avant de choisir de représenter la photographe à Santa Monica. Le succès marchand obtenu lors de la foire organisée en avril dernier par l’Association of International Photography Art Dealers à New York n’a fait que l’y encourager. Avec la Stephen Daiter Gallery (Chicago), la galerie de Peter Fetterman est la deuxième galerie américaine à représenter aujourd’hui la photographe française.

Bien plus qu’une photographe humaniste
« Le Monde de Sabine », actuellement à la galerie Les Douches, laisse découvrir des images engageant de nouvelles esthétiques. Telles la très graphique nature morte de 1946 ou l’étonnante image de course à Auteuil en 1956, où se distribuent en diagonale quatre hommes de dos, chapeautés et revêtus de manteaux longs, debout sur une chaise : une représentation d’un hippodrome à la Magritte. « Sabine Weiss n’est pas que la dernière représentante de l’école humaniste française de l’après-guerre », souligne Françoise Morin… Certes les multiples expositions en France ou à l’étranger ont entretenu cette image, qu’elle ne conteste pas. Dans le premier des cinq épisodes que lui a consacrés en 2015 l’émission « À Voix nue » de France Culture, elle confiait ainsi à Amaury Chardeau : « Cette étiquette ne m’agace pas, car je montre les photographies qui me touchent et qui touchent les gens. » Elle apprécie toutefois le regard neuf porté aujourd’hui sur son travail qui la pousse à revenir sur des tirages et des planches-contacts qui ne l’intéressaient pas jusqu’alors, ou qu’elle avait oubliés. Elle s’en amuse, curieuse et touchée à la fois par cette attention qui étend, déplace et précise l’appréhension de son œuvre, y compris dans sa dimension humaniste.
Sabine Weiss, née Weber en 1924 à Saint-Gingolph en Suisse, n’est pas une nostalgique. Elle n’a pas eu non plus besoin de reconnaissance. Son travail a rapidement été reconnu par les plus grands magazines américains ou français qui lui ont passé commande au premier rang desquels L’Œil, réalisant notamment, pour le premier numéro de la revue en 1955, une visite de l’atelier d’Alberto Giacometti. Très tôt en effet, dès 1954, les États-Unis ont montré son travail, avec pas moins de quatre expositions personnelles, dont une à l’Art Institute of Chicago, avant qu’Edward Steichen ne présente au MoMA de New York trois de ses photographies dans l’exposition « The Family of Man » (1955). Sabine Weiss n’a pas vu cette exposition légendaire, ni visité celle de l’Art Institute ou les autres, trop occupée qu’elle était à réaliser les commandes qu’elle recevait. Si ses photographies figurent dans quelques fonds prestigieux, elle ne s’est jamais préoccupée de sa carrière.

Un couple fusionnel avec Hugues Weiss

Alors qu’elle était encore apprentie photographe chez Paul Boissonnas, en 1942 à Genève, puis, à la Libération, assistante à Paris de Willy Maywald, Sabine Weiss a considéré la photographie comme un métier, un artisanat, un moyen de gagner sa vie, de voyager et de pénétrer des milieux, des univers qu’elle n’aurait sans cela pas connus. Son métier a renforcé sans conteste son caractère profondément indépendant.

C’est une photographie de Miró (la cousine de son père était mariée au céramiste de l’artiste catalan) qui est à l’origine d’un appel du directeur de Vogue France. Leur rendez-vous a provoqué la rencontre avec Robert Doisneau, lui-même artisan de celle avec Raymond Grosset de l’agence Rapho. Ce dernier a été déterminant dans son parcours aux États-Unis, au point qu’une réelle amitié s’instaura entre le couple Grosset et la photographe et son époux – le peintre américain Hugh Weiss (1925-2007).

Il y a peu, la collection permanente du Musée d’art moderne de la Ville de Paris s’est enrichie de six peintures de la dernière période de Hugh Weiss données par son épouse, faisant écho à l’intensité de leur relation, « la chose la plus importante de ma vie », souligne-t-elle. Pendant plus de cinquante ans, ils ont formé un couple fusionnel. « L’artiste, ce n’est pas moi, dit-elle, c’est mon mari. Il peignait des choses incroyables, moi je faisais des photos de ce que je voyais. Je critiquais ses tableaux, il critiquait mes photos, m’aidait à choisir, et pouvait encadrer sur la planche-contact ce qu’il aimait. L’homme qui court [célèbre photographie prise en 1955 à Paris d’un homme courant sous les arcades du pont Garibaldi, NDLR], c’est lui qui l’a choisie et m’a poussée à la tirer alors que je la trouvais facile. » Plus que le monde de la photographie, ce sont les univers de la peinture et de la musique qu’elle a aimés, et ce dès l’enfance. Sa famille comptait parmi ses proches Ferdinand Hodler, auteur des portraits de son père et de sa tante.

Au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, aux côtés des portraits de Hugh Weiss signés Sabine Weiss, les carnets de dessins qu’il lui offrait chaque Noël livrent les portraits qu’il faisait d’elle, tandis que trois petits dessins de Niki de Saint Phalle signalent l’importance du peintre lors des premiers pas d’artiste de la jeune femme, qui n’avait alors pas encore rencontré Jean Tinguely. Hugh Weiss ne s’en est jamais vanté, comme Sabine Weiss n’a jamais mis en avant l’amitié qui la liait à Annette Giacometti, depuis leur rencontre au lycée à Genève. Elle s’est pourtant battue à ses côtés, puis après sa mort, pour que l’association Alberto et Annette Giacometti, dont elle assurait la vice-présidence, se transforme en Fondation. Un combat auquel elle a consacré beaucoup de temps et d’énergie.
Aujourd’hui encore ses préoccupations concernent moins le devenir de son œuvre que celle de son mari. Une œuvre que Victor Targosz Martinez – un jeune homme qu’ils ont connu enfant – répertorie actuellement et documente, pour sa plus grande joie.

Sabine Weiss en dates

1924 : Naissance à Saint-Gingolph (Suisse).

1946 : Arrivée à Paris, où elle devient l’assistante de Willy Maywald.

1952-1961 : Collaboration avec le magazine Vogue.

1954 : Exposition à l’Art Institute of Chicago.

1952 : Intègre l’agence photographique Rapho.

1982 : Exposition au Musée Nicéphore-Niépce,à Chalon-sur-Saône.

1985 : Galerie municipale du Château d’eau, à Toulouse.

2008 : Rétrospective « Un demi-siècle de photographies » à la Maison européenne de la photographie, à Paris.

2016 : Rétrospective organisée par le Jeu de paume au château de Tours (18 juin-30 octobre).

Pour une fiche biographique encore plus développée : Sabine Weiss

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°459 du 10 juin 2016, avec le titre suivant : Sabine Weiss : photographe

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