Vendredi 14 décembre 2018

Chargé des Archives de France

Portrait : Hervé Lemoine directeur

À l’heure de la révolution numérique, le directeur des archives de France entend maintenir le service public contre vents et marées

Par Vincent Noce · Le Journal des Arts

Le 30 septembre 2015 - 1577 mots

Hervé Lemoine, directeur chargé des Archives de France, est un grand défenseur du service public à l'heure du numérique.

Hervé Lemoine devrait être un souverain comblé. Voici un homme qui règne sur un domaine aux cent et une province parfois troublées – dont la longueur dépasse les 4 000 km et qui parvient à s’étendre de 70 km par année –, tout en exerçant un droit de vie et de mort sur ses sujets. « Conserver, détruire, communiquer, dissimuler… » : ainsi le directeur des Archives de France, dans un récent article scientifique, définit-il sa mission à l’heure de la révolution numérique, qu’il voit comme « une chance à saisir plutôt qu’un défi ». En poste depuis près de six ans, il a su conduire sans heurt, dans les temps et les budgets, l’ouverture du plus grand centre d’archives d’Europe, à Pierrefitte-sur-Seine.
L’homme a un côté Cary Grant, grand, élégant, l’humour ravageur, les cheveux bien disciplinés il y a quelques années, puis légèrement redressés à mesure qu’ils grisonnaient. Interrogé par une commission parlementaire, il se sert alors de grosses lunettes qui lui donnent l’allure d’un bibliothécaire, sans perdre ce sourire propre à désarmer, venant adoucir un visage découpé. Et quand il défend sa mission, des étincelles s’allument dans ses yeux gris clair. Au moment d’écrire ce portrait, il se montrait très satisfait, puisque les députés avaient réussi à réintroduire dans la loi patrimoine les dispositions sur la modernisation des archives remisées par Fleur Pellerin.

Survivant à trois ministres
Christophe Tardieu, qui fut un temps directeur adjoint de cabinet Rue de Vallois, ne cache pas son « admiration » : il est « le modèle du fonctionnaire, ancré dans ses convictions, capable de résister à toutes les pressions, tout en ayant réussi à se ménager une longévité exceptionnelle dans un des services les plus difficiles du ministère ». Il a survécu à trois ministres et à maintes controverses : la Maison de l’histoire de France, dont il fut le concepteur avant qu’elle ne soit développée par son ami Jean-François Hébert, puis sabordée par Aurélie Filippetti ; le sort du « quadrilatère des Archives » où il a ses bureaux dans le Marais, occupé par des syndicalistes peu amènes, et dont il conduit maintenant la restauration ; ou encore la revendication des documents du général de Gaulle à Londres, achetés par Aristophil. « Vous n’imaginez pas les intimidations », nous confiait-il alors. Appuyé par Philippe Bélaval au ministère, qui l’avait choisi pour lui succéder aux Archives en raison de « sa patience », Hervé Lemoine n’a pas bougé. Depuis, les juges lui ont donné raison et la société Aristophil a été emportée dans la tourmente judiciaire. Aujourd’hui, il conserve un regard vigilant sur les inventaires du stock, se disant « prêt à réclamer toute pièce qui relèverait du domaine public ». Première concernée, une version du testament politique de Louis XVI, que ses prédécesseurs n’avaient pas osé revendiquer. Le fondateur d’Aristophil, Gérard Lhéritier, lui en a du reste gardé une haine tenace, le tenant comme celui qui, dans l’ombre, aurait fait plonger la société afin de faire main basse sur sa collection.

Hervé Lemoine s’est vu également accusé par certains libraires de déstabiliser le marché, quand il lui arrive ainsi de réclamer des documents publics. Lui, répond que l’État, qui a pour vocation de défendre un patrimoine « inaliénable et imprescriptible », n’avance qu’une vingtaine de revendications par an, en général résolues discrètement et à l’amiable. À l’inverse cette fois, il lui a été aussi reproché l’achat du fond de la famille Turgot, réalisé avec Sotheby’s selon une procédure qu’il juge « légitime et transparente », s’agissant d’enrichir le patrimoine d’un ensemble familial unique hérité de l’Ancien Régime.

Un chef de file rassembleur
« Je n’ai pas un tempérament belliqueux, se défend-il, mais je juge que l’intérêt général doit primer. » Les archives publiques ont beau revêtir une « dimension très régalienne », elles sont à ses yeux « garantes de droits pour les citoyens, avant même d’être de mémoire et d’histoire ». Il rappelle ainsi que les données les plus demandées, après celles de l’audiovisuel, sont issues de l’état civil, qui enregistre plus de deux milliards de pages consultées par an. Pour brasser cette masse d’informations, Hervé Lemoine fraye son chemin dans une administration compliquée. Sa tutelle s’exerce sur les Archives nationales et départementales. Mais la Défense, les Affaires étrangères, et dans une certaine mesure la Justice, l’Économie et les Finances ont gardé une autonomie. À la suite de Philippe Bélaval, Hervé Lemoine a eu à cœur de promouvoir la coordination au sein d’un service interministériel et d’un comité qui se réunit deux ou trois fois par an sous sa direction.

Mais avant tout, il a voulu tisser des liens étroits avec ses collègues dans les collectivités. « À mon arrivée, j’ai sacrifié à la tradition de la rencontre annuelle… J’ai fait le discours du trône, on a bu un verre. Je n’ai jamais recommencé l’expérience ! (…) Désormais nous nous réunissons chaque année en séminaire de travail, chaque fois dans une ville différente », raconte le directeur des archives de la Côte-d’Or, Édouard Bouyé, qui évoque aussi les relations humaines : « C’est pour nous une occasion de réfléchir, mais aussi de mieux se connaître. Nous avons été rassurés de voir arriver un archiviste à notre direction, d’autant qu’il se montre toujours de bonne humeur… mais il a su en plusieurs occasions être très ferme pour soutenir des collègues quand ils ont des soucis avec les élus locaux. » Lemoine définit sa fonction comme une « tête de réseau », mais aussi comme une administration centrale veillant au respect des règles : pour lui, il ne saurait être question qu’elles changent d’un lieu à l’autre, et « qu’un citoyen ait accès à un document dans une cité, mais trouve page blanche dans la ville voisine ». Cette ouverture a été consignée dans la loi de 2008, qui impose à l’administration un accès gratuit et rapide aux données, non sans difficultés matérielles. Il ne dissimule pas les risques d’« ankylose », résultant des budgets en souffrance et des demandes exponentielles. Comme l’a drôlement souligné le sénateur du Val-d’Oise Alain Richard lors de son audition, la loi est le lieu privilégié du « choc entre le possible et le souhaitable ».

Hervé Lemoine est aussi à l’origine de l’idée d’un portail national de toutes les archives disponibles en France et de l’interdiction de démembrer des fonds classés trésors nationaux, deux initiatives finalement inscrites dans la nouvelle loi patrimoine.

L’esprit du bon élève
Il requiert aussi régulièrement de la Commission informatique et liberté (CNIL) l’autorisation de publications au nom de la « demande sociale ». Il a ainsi fait ouvrir toutes les informations du procès Klaus Barbie, des grands travaux de François Mitterrand ou des mouvements et matricules des combattants de la Grande Guerre – permettant à chaque famille de retrouver l’itinéraire de son aïeul. En regard de l’histoire et la démocratie, il juge démesuré que certaines données sensibles – concernant la Défense par exemple – puissent être classées secrètes à jamais. Il s’est ainsi tourné vers la coopération internationale, afin, comme il l’a dit au Québec en mai dernier, de promouvoir « une cohérence dans les règles d’accès aux chercheurs et de protection de la vie privée » et d’élaborer des « formats de métadonnées interopérables » pour la numérisation des données. Il a également porté la collecte et la numérisation des enregistrements sonores et audiovisuels, comme des témoignages sur la guerre par exemple, qui font l’objet d’un programme spécifique baptisé Adamant.

« Il a ce côté fonctionnaire modèle, confie un ami, mais il y a heureusement toujours chez lui cette note un peu décalée, d’un homme, issu d’une famille d’outre-mer, et qui n’est pas sorti d’une grande école. » Descendant d’une famille békée passée par New York, Hervé Lemoine était un enfant admiratif de son père grand reporter de télévision, dont les récits l’émerveillaient. Il a aussi été introduit à l’histoire par un oncle. « Étudiant un peu dilettante » en histoire et sciences politiques, ayant débuté comme généalogiste, il a trouvé un emploi au service des archives de la Défense. Encouragé par la conservatrice Marie-Annick Hepp, il a gravi tous les échelons, jusqu’à diriger le nouveau service historique du ministère. Ce fétichiste du papier se souvient de l’émotion ressentie à la lecture du conseil de guerre de 1774, consigné par Vergennes, par lequel Louis XVI s’engageait dans la guerre de l’Indépendance américaine. Collectionneur de tableaux de l’École de Paris, il dit se méfier, comme tout amateur, de la compulsion.

Après avoir remis son rapport à Nicolas Sarkozy préconisant la création d’une Maison de l’histoire de France, il a brièvement dirigé le Musée des monuments français qui venait de rouvrir à Chaillot. Ce passionné d’architecture y a monté l’exposition la plus mémorable du lieu, sur l’architecte de la Renaissance Androuet du Cerceau. Il regrette parfois d’avoir quitté les charmes du musée si tôt pour rejoindre son poste actuel. Mais cet optimiste incurable n’a eu de cesse depuis de tailler dans le maquis des règlements et administrations, dans un pays toujours tiraillé entre la réalité et le rêve d’un « jardin à la française ».

Hervé Lemoine en dates

1961 Naissance à Paris
1988 Entre au service d’archives de la Défense
2005 Chargé du service historique du ministère de la Défense
2008 Rapport sur la Maison de l’histoire de France
2009 Directeur du Musée des monuments français
2010 Directeur des Archives de France

Légende photo

Hervé Lemoine. © Archives nationales.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°442 du 2 octobre 2015, avec le titre suivant : Portrait : Hervé Lemoine directeur

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